Les mots qui voyagent : du rromani aux pratiques langagières françaises
L’ESSENTIEL Pour certains, le rromani évoque « la langue des Gitans » ; pour d’autres, elle évoque simplement la Roumanie. Il s’agit en réalité d’une langue indo-aryenne, présente en Europe depuis plusieurs siècles, parlée sous de nombreuses variétés et reconnue parmi les langues de France.
Le rromani est souvent associé à tort aux termes Gitans ou à la Roumanie, alors qu’il s’agit d’une langue indo-aryenne, apparentée à l’hindi ou au népalais. Son histoire remonte à plusieurs siècles, avec une origine commune dans le sous-continent indien avant un long voyage vers l’Europe. En chemin, le rromani a intégré des emprunts linguistiques variés, comme le persan, l’arménien, le grec, les langues slaves ou le hongrois. Aujourd’hui, cette langue est parlée sous de nombreuses variétés en Europe, dont certaines sont reconnues comme langues de France. Contrairement à une idée reçue, le rromani n’est pas une langue homogène : il existe des différences majeures entre les parlers des Rroms, Sintés, Manouches ou Kalés, reflétant leur diversité culturelle et historique. Par exemple, les termes Rroms, Sintés ou Gitans ne désignent pas des groupes linguistiquement équivalents, mais des réalités sociales et culturelles distinctes.
Le rromani est une langue européenne autant qu’asiatique, dont l’histoire linguistique s’est construite au fil des siècles de déplacements et de contacts avec d’autres cultures. Arrivé en Europe occidentale dès le début du XVe siècle, il a d’abord suscité de la curiosité avant de subir des mesures d’expulsion et des représentations négatives à partir de la fin du XVe siècle. Ces stéréotypes, comme celle du Bohémien à la fois fascinant et suspect, ont persisté dans la littérature et les arts. Aujourd’hui, le rromani est une langue vivante parlée par des millions de locuteurs en Europe, mais sa visibilité reste limitée en France, où il fait partie des langues non territorialisées. Malgré cela, il fait l’objet d’enseignements et de recherches, notamment à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO).
De nombreux mots issus du rromani ont intégré le français, notamment dans ses pratiques non standard comme les argots ou le langage urbain. Ces emprunts ne sont pas toujours reconnus par les locuteurs, qui ignorent souvent leur origine. Par exemple, le mot pookie, popularisé par la chanson d’Aya Nakamura, vient de poucave (« révéler un secret »), lui-même issu du rromani. Ces mots subissent souvent des transformations morphologiques : troncation (tchi → keutch), verlanisation (vàgo → gov), ou ajout de suffixes (-av pour former criave à partir de criav « je mange »). Ces adaptations montrent comment une langue emprunteuse intègre et réinvente les mots étrangers. Le rap et la musique urbaine jouent un rôle clé dans la diffusion de ces termes, touchant des publics variés.
Les mots d’origine rromani utilisés en français ne sont pas seulement des curiosités linguistiques : ils portent aussi des représentations sociales. Leur emploi dans des contextes argotiques ou artistiques peut évoquer la transgression, la marginalité ou la liberté, en s’appuyant sur des stéréotypes hérités de l’histoire. Par exemple, des termes comme bicrave (« vol ») ou maravé (« voler ») sont souvent associés à des pratiques illégales dans l’imaginaire collectif. Pourtant, ces mots sont intégrés au système morphologique et syntaxique du français, comme en témoignent des formes conjuguées (je criave, il criave) ou des nominalisations (la bicrave). Leur usage dépasse donc la simple référence à une langue étrangère pour devenir un outil de communication et de création.
En France, les pratiques langagières liées au rromani sont extrêmement diversifiées. Certains locuteurs utilisent le rromani comme langue principale, d’autres mobilisent des variétés *para-rromani* ou ne conservent que quelques mots dans un répertoire francophone. Les *Gens du voyage*, catégorie administrative qui regroupe des populations d’origines variées, ne forment pas une communauté linguistique homogène. Cette diversité reflète la complexité des réalités rromani, souvent réduites à des clichés. Pourtant, les mots issus du rromani continuent de travailler le français, portant des traces de voyages et de rencontres. Leur étude en *sociolexicologie* permet de mieux comprendre comment une langue et ses locuteurs participent à l’évolution d’une autre langue, tout en rappelant que les frontières linguistiques sont souvent plus poreuses que les frontières sociales.

