Marwan Rashed : « Nous devons maîtriser l’Histoire pour répondre au colonialisme suprémaciste »
« Nous étions là avant » : rien de plus vulgaire, car avant, il n'y avait ni là, ni nous. À l'heure où les mythes nationalistes n'ont que le passé à la bouche, le philosophe et philologue Marwan Rashed oppose au colonialisme suprémaciste une autre idée de l'historicité – l'humanité est une, formée dans un même creuset.
L'article aborde la question du colonialisme sous l'angle de la réécriture de l'histoire. Le philosophe et philologue Marwan Rashed, professeur à la Sorbonne et médaillé d'argent du CNRS en 2026, critique l'utilisation des mythes nationalistes et du passé pour justifier des idéologies suprémacistes. Pour lui, ces récits servent souvent à légitimer des dominations en niant la complexité des échanges culturels et historiques entre les civilisations. Il propose une approche différente, fondée sur une vision unifiée de l'humanité, où les savoirs et les cultures se construisent dans un creuset commun, sans hiérarchie entre les peuples. Cette perspective s'oppose aux récits qui essentialisent certaines civilisations, comme la Grèce antique, en les présentant comme des origines exclusives de la rationalité ou de la démocratie occidentale.
Marwan Rashed remet en cause l'idée d'une exceptionnalité grecque, souvent évoquée pour désigner un prétendu « miracle grec » qui aurait donné naissance à la philosophie, aux mathématiques ou à la démocratie sans influences extérieures. Il souligne que les recherches récentes montrent que la Grèce antique s'inscrit dans un monde plus vaste, marqué par des échanges constants avec d'autres civilisations, comme l'Égypte ou le Proche-Orient. Par exemple, le Timée de Platon met en scène un prêtre égyptien rappelant aux Grecs leur jeunesse intellectuelle, illustrant cette interdépendance. Pour Rashed, la Grèce n'est pas un phénomène isolé, mais une civilisation parmi d'autres, dont les apports doivent être replacés dans un contexte global. Cette vision invite à repenser les récits historiques pour éviter de présenter certaines cultures comme des sources uniques de savoir.
Le philosophe met en avant la philologie, discipline qui étudie les textes anciens et leur transmission à travers les langues et les époques, comme un outil pour lutter contre l'occultation ou la manipulation des savoirs. La philologie, décrite comme une discipline de la patience et de l'imagination, permet de révéler les liens entre les cultures et de restituer des savoirs souvent attribués à tort à une seule civilisation. Par exemple, les mathématiques ou la poésie grecques ne peuvent être comprises sans tenir compte de leurs réappropriations en arabe, en syriaque ou en latin. Pour Rashed, écrire l'histoire des savoirs grecs et arabes en les replaçant dans leur contexte réel est à la fois un acte scientifique et un geste de justice, car cela combat les récits qui servent à justifier des dominations coloniales ou suprémacistes.
Marwan Rashed propose de voir la Grèce non pas comme un héritage figé ou une origine exclusive, mais comme un acte subversif et toujours renouvelé. Cette idée s'appuie sur l'idée que la pensée grecque, en interrogeant ses propres présupposés, peut retrouver une forme de jeunesse intellectuelle. Par exemple, la philosophie grecque, souvent associée à la rationalité occidentale, peut aussi être perçue comme un outil pour questionner les fondements mêmes de cette rationalité. Pour Rashed, la Grèce devient ainsi un symbole de la capacité des cultures à se réinventer et à critiquer leurs propres héritages, plutôt qu'un bloc monolithique à vénérer ou à rejeter. Cette approche permet de sortir des clichés et de réhabiliter la Grèce comme une civilisation parmi d'autres, dont les apports sont universels.
L'article souligne l'importance de réévaluer les liens entre les savoirs grecs et arabes, souvent présentés de manière séparée dans l'histoire des idées. Marwan Rashed explique que les textes grecs, comme ceux d'Aristote ou de Platon, ont été préservés, traduits et commentés par des savants arabes et syriaques entre le VIIIe et le XIIIe siècle, notamment dans les centres intellectuels comme Bagdad ou Cordoue. Ces transmissions ont permis à ces savoirs de revenir en Europe au Moyen Âge, sous une forme souvent méconnaissable. Pour Rashed, ignorer ces étapes revient à appauvrir la compréhension de l'histoire des idées et à renforcer des récits qui séparent artificiellement l'Orient et l'Occident. Il insiste sur la nécessité de restituer ces échanges pour une vision plus juste et moins biaisée de l'histoire.

