La mythologie chinoise 6/10 : Mulan et le trouble dans le mythe
En mandarin, son nom est devenu synonyme d'héroïne. De la ballade anonyme des dynasties du Nord au dessin animé Disney, cette fille qui prend la place de son père enrôlé pour la guerre a traversé les siècles au gré des lectures confucéenne, nationaliste, communiste, hollywoodienn et sino-américaine..
L’histoire de Mulan plonge ses racines dans une ballade anonyme écrite entre le Ve et le VIe siècle, compilée sous la dynastie des Song (960–1279). Ce poème, intitulé Mulan ci (木蘭辭), raconte l’histoire d’une jeune fille qui prend la place de son père enrôlé dans l’armée, se travestit en homme et combat pendant douze ans sans que personne ne découvre son identité. Le texte original ne précise pas si Mulan est d’ethnie Han (majoritaire en Chine) ou issue d’un groupe plus fluide, comme les peuples des steppes du Nord. Deux vers du poème, souvent omis dans les versions ultérieures, soulignent cette ambiguïté : « Le lièvre mâle frappe du pied et la hase regarde la lune, mais lorsqu’il court, bien malin serait celui qui pourrait les distinguer. » Cette métaphore suggère que le genre n’est pas toujours visible et que Mulan pourrait passer inaperçue. La ballade, dépourvue d’auteur, s’inscrit dans les chants des dynasties du Nord, une période marquée par des conflits entre les royaumes sinisés et les tribus nomades.
Au fil des siècles, l’histoire de Mulan a été réinterprétée et appropriée par différentes idéologies. Sous l’influence du confucianisme, Mulan est réduite à un symbole de piété filiale : elle agit par respect pour son père. À la fin de l’Empire chinois, une version moralisatrice lui ajoute l’exigence de chasteté, suggérant qu’elle doit préserver sa vertu malgré son travestissement. Au début du XXe siècle, avec l’émergence du nationalisme chinois, Mulan devient une figure patriotique, incarnant le courage face aux envahisseurs. Le dramaturge Ming Xu Wei (XVIe siècle) aborde un détail problématique dans sa pièce : comment une femme aux pieds bandés (pratique traditionnelle chinoise) peut-elle se déguiser en soldat ? Il imagine une potion miraculeuse pour résoudre ce paradoxe. Ces réinterprétations montrent comment une légende peut être modelée par les valeurs de chaque époque.
Au XXe siècle, Mulan est instrumentalisée à des fins politiques. Pendant la guerre sino-japonaise (1937–1945), elle est mobilisée pour encourager les femmes à participer à l’effort de guerre, en travaillant dans les champs ou les usines. En 1951, un film chinois popularise la chanson Qui a dit que les femmes ne valaient pas les hommes, qui devient un hymne féministe. Le régime communiste, dirigé par Mao Zedong, récupère ensuite Mulan pour promouvoir l’émancipation des femmes. Elle est intégrée dans Le Détachement féminin rouge (1961), un ballet et film piloté par Jiang Qing (épouse de Mao), où son sacrifice est présenté comme une renonciation à sa sexualité. Françoise Lauwaert, spécialiste, souligne que cette récupération a permis des avancées comme la fin du bandage des pieds ou des droits fonciers pour les femmes, mais note un retour au conformisme depuis les années 2000.
L’histoire de Mulan soulève un débat central dans les études de genre : le dilemme de Mulan, concept développé par Siyao Lin. Julia Kristeva, dans son essai Des Chinoises (1974), observe que les femmes chinoises ne peuvent accéder à la réussite qu’en renonçant à leur identité féminine. Mulan incarne ce paradoxe : elle doit soit se soumettre aux normes traditionnelles, soit adopter les codes masculins pour être prise au sérieux, validant ainsi le système qu’elle prétend transgresser. Chun-Liang Yeh, chercheur, propose une lecture alternative : Mulan n’est ni une héroïne confucéenne ni une icône féministe, mais une personne libre qui choisit de partir à la guerre par décision personnelle. Il critique les interprétations édifiantes et défend une vision plus proche du texte original, où Mulan agit sans motif moralisateur.
La diffusion mondiale de Mulan est principalement due à l’influence américaine. Le dessin animé Mulan de Disney (1998) et son remake en prise de vues réelles (2020), réalisé par Niki Caro, ont popularisé son histoire à l’échelle internationale. Cependant, ces adaptations ont suscité des polémiques. Le film de 2020 a été tourné en partie au Xinjiang, une région chinoise où la minorité Ouïghour est victime de répression par le gouvernement de Pékin, ce qui a choqué à l’étranger. En Chine, le film a été critiqué pour avoir transformé Mulan en une icône féministe, alors que le régime communiste préfère en faire un symbole de sacrifice et de conformité. Avant Disney, l’écrivaine sino-américaine Maxine Hong Kingston avait déjà réinterprété Mulan dans son livre The Woman Warrior (1976), où elle la présente comme une figure de résistance culturelle. Son œuvre a déclenché une polémique, certains accusant Kingston de travestir la légende pour plaire au public américain.
Plusieurs artistes et intellectuels ont proposé des lectures alternatives de Mulan. Le film hongkongais *Mulan: la Guerrière légendaire* (2009), réalisé par Jingle Ma, tente une contre-lecture en mettant l’accent sur la complexité du personnage. Maxine Hong Kingston, dans *The Woman Warrior*, raconte Mulan à travers le prisme de l’immigration sino-américaine, la rebaptisant *Fa Mulan* (nom cantonais) et l’intégrant dans une tradition orale familiale. Elle défend l’idée que *les mythes sont faits pour être réécrits*, car sinon ils meurent. Chun-Liang Yeh propose une vision radicale : et si Mulan n’avait jamais cherché à cacher son genre ? Selon lui, c’est la société qui a échoué à la reconnaître comme femme, réduisant son histoire à un travestissement forcé. Pour Yeh, Mulan rappelle que *le monde n’a pas toujours été ce qu’on nous racontait*, invitant à questionner les récits dominants.

