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Philosophie

Les origines de l'autoritarisme

La Vie des Idées · mis à jour il y a 20 j

Dans une synthèse ambitieuse et parfois déroutante, H. Bozarslan retrace la circulation des pratiques révolutionnaires de gauche à droite et cherche, dans les « révolutions de droite », une clé de compréhension des autoritarismes contemporains..

Nouveau livre de Hamit Bozarslan

L’historien et sociologue Hamit Bozarslan publie un essai intitulé Walpurgis. Les révolutions de droite, XIXe-XXe siècles, qui s’inscrit dans la continuité de son précédent ouvrage L’anti-démocratie au XXIe siècle. Ce livre explore les origines des autoritarismes contemporains en analysant les révolutions de droite, un concept emprunté au philosophe allemand Hans Freyer. Contrairement à une approche purement académique, l’auteur propose une réflexion engagée sur l’affaiblissement des démocraties face à des régimes autoritaires qui se présentent comme des alternatives au modèle démocratico-libéral. L’ouvrage s’appuie sur des cas historiques précis, comme l’Italie, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne et la France de Vichy, tout en intégrant des exemples extra-européens comme la Turquie et le Japon. Bozarslan y défend l’idée d’une face sombre de la modernité, marquée par des révolutions réactives qui rejettent la démocratie tout en s’inspirant de ses dynamiques.

Révolutions de droite vs gauche

L’auteur distingue les révolutions de gauche, associées aux idéaux des Lumières et à la Raison, des révolutions de droite, qui émergent comme une réponse réactive à ces mouvements. Ces dernières ne cherchent pas à revenir à un passé révolu, mais à régénérer la nation en rejetant le libéralisme et la démocratie. Selon Bozarslan, ces révolutions partagent avec leurs homologues de gauche une promesse de transformation radicale et un horizon d’émancipation, bien que leur projet soit autoritaire. Il s’appuie sur les travaux du philosophe et sociologue Raymond Aron, qui avait identifié dès les années 1930 ces révolutions d’autorité, caractérisées par un changement de régime, un renouvellement des élites et une transformation de la société. Ces révolutions promettent un « paradis terrestre », bien que leur réalisation passe souvent par la violence et la suppression de l’opposition.

Méthode d'analyse

Pour étudier ces phénomènes complexes, Bozarslan mobilise une approche interdisciplinaire combinant sociologie historique et sociologie politique. Il s’appuie sur les discours des acteurs pour analyser leurs idéologies et leurs stratégies, tout en étudiant les circulations des concepts, des pratiques et des émotions entre les révolutions de gauche et de droite. L’auteur souligne que la révolution est une passion qui façonne une expérience unique du monde, du temps et de l’espace, notamment à travers un rapport particulier à la violence et à l’altérité. Il reconnaît cependant que certaines dimensions, comme la violence pure, résistent à une analyse strictement historique ou sociologique. Son travail repose sur un nombre limité de sources, principalement des synthèses historiques résistantes à l’épreuve du temps, afin d’éviter la dispersion.

Cas historiques comparés

L’ouvrage compare cinq cas européens de révolutions de droite : l’Italie fasciste, le Portugal de Salazar, l’Espagne franquiste, l’Allemagne nazie et la France de Vichy. Ces exemples sont mis en perspective avec les dynamiques des révolutions de gauche avant d’être comparés entre eux pour en dégager les similarités et les différences. À la fin du livre, deux cas extra-européens sont brièvement abordés : la Turquie et le Japon. L’auteur rejette une approche postcoloniale, estimant qu’elle simplifie excessivement les dynamiques en opposant un Nord colonial à un Sud global. Il insiste sur le fait que l’opposition entre démocratie et antidémocratie transcende ces clivages géographiques. La méthode repose sur une histoire transnationale, mais sans prétendre à une analyse globale.

Structure et limites

Le livre est organisé en trois parties thématiques, et non chronologiques : Une histoire, Histoire, chute et délivrance (cœur théorique), et Enterrer le XIXe siècle. Cette structure peut rendre la lecture complexe, car elle ne suit pas une progression linéaire. L’auteur aborde des thèmes variés comme le nationalisme, le culte de la puissance, le rapport à la violence, l’épuisement du marxisme et la dimension religieuse des révolutions. Malgré la richesse des références et des analyses, le lecteur peut se perdre dans un propos dense et prolifique. L’auteur reconnaît lui-même que certaines dimensions, comme la violence, échappent à une historicisation complète. Par ailleurs, des concepts clés comme le fascisme ou la distinction entre autoritarisme et totalitarisme ne sont pas toujours clairement définis ou développés.

Débats théoriques

L’ouvrage soulève plusieurs questions théoriques non résolues. D’abord, la proximité de Bozarslan avec les analyses en termes de totalitarisme, qu’il conçoit comme une expérience plutôt qu’un régime, n’est pas clairement exploitée. Ensuite, l’auteur évoque brièvement les travaux de Zeev Sternhell sur les anti-Lumières et une droite révolutionnaire, mais sans approfondir le débat. Enfin, le concept de fascisme est peu discuté, alors qu’il est central dans l’analyse des révolutions de droite, notamment à travers la figure de Mussolini. L’auteur semble considérer le fascisme comme une déclinaison particulière plutôt que comme le cœur du phénomène. Ces lacunes conceptuelles rendent parfois difficile la compréhension globale des dynamiques étudiées.

Ce que ça pourrait changer

Le livre de Bozarslan suscite un sentiment mitigé. D’un côté, il est salué pour son ambition, la qualité de ses références et l’intérêt de ses réflexions sur un phénomène majeur du XXe siècle. L’auteur défend un *pari des Lumières* et une volonté de promouvoir la Raison face aux dérives autoritaires, reprenant la formule de Husserl sur l’*héroïsme de la Raison*. De l’autre, le lecteur peut ressentir une frustration face à un propos parfois confus, manquant d’un fil directeur clair. Malgré ces limites, l’ouvrage offre une contribution stimulante à la compréhension des autoritarismes contemporains, en soulignant leur ancrage dans une histoire longue et complexe. Il est publié en 2026 aux éditions Passés/composés, pour un prix de 26 € (ISBN : 9791040403142).

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