De la grossesse à l’accouchement, les pères s’impliquaient déjà dans la naissance des enfants aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles
*La Visite à la nourrice* (vers 1775), par Jean-Honoré Fragonard. Wikimedia Commons L’ESSENTIEL L’investissement dans la paternité n’est pas une invention contemporaine.
Contrairement à une idée reçue, l’implication des pères dans la grossesse et l’accouchement ne date pas des années 1970 avec l’émergence des «nouveaux pères». Dès les XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, certains hommes des élites s’investissaient activement auprès de leur épouse enceinte. Cette participation concernait notamment les préparatifs (choix du prénom, des parrains, des dépenses) et variait selon les milieux sociaux. Les sources disponibles, comme les lettres ou les autobiographies, montrent que ces pères exprimaient des émotions, s’inquiétaient pour leur épouse et se projetaient dans la parentalité. Par exemple, Marc de Bombelles, diplomate sous Louis XVI, écrivait en 1778 à son épouse Angélique pour se réjouir de la future naissance tout en craignant les risques d’une grossesse. Cette implication n’était pas systématique mais révélait une reconnaissance sociale de la paternité, perçue comme une preuve de virilité dans une société où la procréation était une finalité majeure du mariage.
L’investissement des pères pouvait prendre une forme paternaliste, notamment dans les milieux instruits des Lumières. Certains hommes, comme le comte de Mirabeau en 1777, prodiguaient des conseils à leur épouse enceinte sur son alimentation, son habillement ou ses activités, s’appuyant sur leurs lectures ou leur expérience antérieure. Cette attitude reflétait une vision où l’homme était perçu comme protecteur et détenteur d’un savoir supérieur, tandis que la femme était considérée comme vulnérable. Cependant, cette sollicitude pouvait aussi générer des tensions conjugales. Certains maris se montraient indifférents aux souffrances de leur épouse, jalousaient l’enfant à venir ou s’opposaient aux dépenses liées à la grossesse. D’autres, comme le personnage de Maupassant dans Une vie (1883), ressentaient du dégoût face à la maternité. L’arrivée d’un enfant pouvait ainsi renforcer les liens du couple ou, au contraire, révéler des distances, voire des violences masculines nouvelles. Les normes de genre traditionnelles étaient alors remises en question ou renforcées selon les cas.
Contrairement à l’image d’un accouchement exclusivement féminin, les pères des élites assistaient souvent à tout ou partie de la naissance au XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Cette présence était facilitée par des accouchements à domicile, contrairement à l’exclusion systématique des pères lors du passage à l’accouchement hospitalier au XXᵉ siècle. Les pères pouvaient encourager leur épouse, lui tenir la main ou soutenir son corps pendant les efforts. Une gravure d’Abraham Bosse en 1633, L’Accouchement, illustre un mari rassurant sa compagne, tandis qu’une peinture anonyme vers 1800 montre un père maintenant le dos de sa femme lors de l’expulsion. Cependant, cette présence pouvait aussi être une source de stress pour les pères, confrontés à la douleur de leur épouse et à l’impuissance face à l’événement. Certains quittaient même la pièce à la demande de leur femme, comme Émile Ollivier, ancien ministre de Napoléon III, qui se promenait dans le jardin pendant les douleurs les plus intenses de son épouse.
L’accouchement était perçu comme une épreuve à haut risque au XVIIIᵉ siècle, avec un taux de mortalité maternelle estimé entre 1 et 3 % des accouchements. Cette menace renforçait l’angoisse des pères, qui attendaient avec impatience des nouvelles de leur épouse et de l’enfant. Les lettres et récits de l’époque révèlent leur inquiétude, comme celle de Mirabeau qui voulait savoir si Sophie «vivait» et «ne souffrait plus». La joie de devenir père était souvent mêlée à la peur de perdre l’être aimé. Les pères pouvaient aussi ressentir un sentiment de dépossession face à la douleur de leur épouse, qu’ils ne pouvaient ni partager ni soulager. Certains, comme le philosophe Michelet dans L’Amour (1859), décrivaient des pères «défaits, pâles, anéantis», incapables de maîtriser le cours de l’événement. L’intervention d’un accoucheur, souvent un homme, pouvait accentuer ce sentiment d’impuissance, le mari devant confier sa femme aux soins d’un tiers.
Après la naissance, les récits masculins oscillaient entre fierté, soulagement et fascination. La formule *«ma femme m’a donné un fils»* illustrait la reconnaissance envers l’épouse, qui avait surmonté les douleurs et les risques de la grossesse. Bien que la préférence pour les garçons restât forte, l’idéal du mariage d’amour au XIXᵉ siècle favorisait une valorisation plus équilibrée de l’enfant, qu’il soit fille ou garçon, comme prolongement de l’être aimé. Certains pères exprimaient leur admiration pour leur épouse, comme Pierre-Joseph Proudhon en 1850, qui décrivait l’amour conjugal et paternel comme une expérience «douce» et transformative. Cependant, tous les pères ne réagissaient pas de la même manière : certains, comme le poète Paul Verlaine, manifestaient un désintérêt marqué pour la paternité, allant jusqu’à qualifier les femmes et les enfants de «dégoûtants». Cette diversité de réactions montre que l’engagement précoce des pères n’était ni linéaire ni universel, mais reflétait les normes sociales et les dynamiques conjugales de l’époque.

