Inclusion dans la tech : ce que les femmes disent de leurs parcours
En plein raidissement politique contre les logiques d’inclusion, des professionnelles de la tech témoignent de leur expérience, entre persistance de stéréotypes et amélioration de leurs conditions de travail. L’industrie de la tech manque-t-elle « d’énergie masculine », comme le laissait entendre Mark Zuckerberg début 2025, au micro du podcasteur Joe Rogan ? À l’époque, déjà, l’affirmation laissait […].
En 2022, l’entreprise Meta (maison mère de Facebook) comptait seulement 37,1 % de femmes parmi ses employés, contre 62,9 % d’hommes. En 2025, une enquête menée par le magazine Wired auprès de 634 femmes travaillant dans la tech révèle que 47 % d’entre elles estiment que leur industrie n’a pas progressé, voire s’est dégradée pour les femmes. Les témoignages recueillis décrivent des situations de harcèlement, de mansplaining (quand un collègue explique quelque chose à une femme comme si elle n’y connaissait rien) ou de discriminations persistantes. Par exemple, une employée rapporte que son patron lui demandait de marcher devant lui pour « améliorer la vue », tandis qu’un groupe d’hommes classait les détails anatomiques des femmes sur Slack, une application de messagerie professionnelle. Ces récits illustrent les défis quotidiens auxquels les femmes sont confrontées dans un secteur encore largement dominé par les hommes.
L’enquête de Wired montre que la satisfaction des femmes dans la tech varie fortement selon la taille de leur entreprise. Dans les petites structures (moins de 50 salariés), les femmes sont souvent seules ou en minorité, ce qui peut rendre leur intégration difficile. Leur satisfaction augmente dans les entreprises de 50 à 500 salariés, puis diminue à nouveau dans celles de 500 à 5 000 employés. Enfin, elle chute brutalement dans les très grandes entreprises (plus de 5 000 salariés), comme Alphabet (Google), Apple, Meta (Facebook), Amazon ou Microsoft. Une designer de 25 à 34 ans explique que dans ces géants de la tech, certains collègues lui ont confié que leur travail constituait l’intégralité de leur identité, une situation qui reflète un environnement professionnel souvent toxique. Ces grandes entreprises, malgré leurs ressources, peinent à offrir un équilibre satisfaisant entre vie professionnelle et personnelle.
Malgré les défis, certains indicateurs restent positifs. Ainsi, 70 % des femmes interrogées estiment être payées de manière équitable, et 64 % se déclarent satisfaites de leur carrière. De plus, 76 % considèrent que leur employeur prend au sérieux les questions de harcèlement et de discriminations. Cependant, ces chiffres masquent des réalités plus complexes. Plus d’un tiers des femmes rapportent avoir subi du harcèlement ou des biais fondés sur leur genre. Par ailleurs, une employée de 55 à 64 ans, travaillant depuis plus de 20 ans dans une grande entreprise de la tech, note que les progrès sont lents : elle est aujourd’hui moins souvent la seule femme en réunion qu’il y a 10 ou 20 ans, mais les mentalités peinent à évoluer. Les biais de promotion persistent également, comme le souligne Caroline Ramade, experte en inclusion, qui met en lumière les obstacles rencontrés par les femmes pour accéder à des postes à responsabilités.
Le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2025 a marqué un tournant dans les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) des entreprises américaines. Sous son mandat, les projets visant à améliorer la parité ont été critiqués et jugés contraires à la Constitution, notamment après une décision de la Cour suprême concernant l’université Harvard. En conséquence, des géants comme Meta, Microsoft et Alphabet ont cessé de publier des données sur la diversité de leurs effectifs. Parmi les entreprises qui continuent de le faire, la part de femmes dans les postes techniques reste très faible, par exemple 17,4 % chez Nvidia. En Europe, des entreprises comme l’allemand SAP ont également abandonné leurs objectifs de parité pour se conformer aux exigences américaines. Ce contexte politique freine les avancées en matière d’inclusion dans la tech.
L’intelligence artificielle (IA) générative, comme les outils de rédaction ou de codage automatisé, est désormais utilisée par 86 % des professionnelles interrogées au moins quelques fois par semaine. Si 51 % d’entre elles la perçoivent comme une aide pratique et utile, 27 % expriment des inquiétudes quant à son impact sur leur emploi. Elles craignent notamment que l’IA renforce les biais existants dans l’industrie tech, en reproduisant les stéréotypes de genre ou en automatisant des tâches qui pourraient marginaliser davantage les femmes. Ces craintes s’ajoutent aux débats plus larges sur la productivité des développeurs utilisant l’IA, un sujet qui divise l’industrie. Par exemple, certaines études suggèrent que l’IA générative pourrait réduire la qualité du travail des programmeurs en automatisant des processus essentiels.
Sheryl Sandberg, ancienne numéro 2 de Meta et auteure de l’essai *Lean In* (2013), qui encourageait les femmes à s’affirmer professionnellement, a récemment revu sa position. Elle reconnaît désormais que les femmes quittent les entreprises avant d’atteindre des postes à responsabilités, non par manque d’ambition, mais parce que les entreprises ne répondent pas à leurs besoins. Elle souligne que les entreprises avec plus de femmes dans leurs équipes dirigeantes affichent de meilleures performances et adoptent des politiques plus favorables à l’équilibre vie professionnelle-vie personnelle. Ces propos rejoignent ceux d’expertes comme Caroline Ramade, qui met en avant les biais de promotion dans les carrières des femmes. Les solutions proposées incluent des adaptations des conditions de travail, dès le collège jusqu’aux formations supérieures, pour attirer et retenir davantage de femmes dans la tech.

