La mythologie chinoise 8/10 : Yugong Yishan, le vieux fou qui déplaça les montagnes
Un vieil homme n’en pouvait plus de voir se dresser devant sa maison deux montagnes, le Taihang et le Wangwu. Alors, malgré les doutes de sa femmes ou les sarcasmes de ses voisins, Yugong, 90 ans, décida de déplacer les montagnes avec l’aide, dans un premier temps, de ses fils et de ses petits-fils..
La fable de Yugong Yishan (ou Le vieux fou qui déplaça les montagnes) raconte l’histoire d’un vieil homme de 90 ans, Yugong, excédé par deux montagnes bloquant l’accès à sa maison. Malgré les moqueries de ses voisins et les doutes de sa femme, il décide de les déplacer avec l’aide de sa famille. Ce récit, issu du Liezi — l’un des trois grands textes fondateurs du taoïsme avec le Laozi et le Zhuangzi — illustre des valeurs comme la persévérance et la détermination. En Chine, cette fable a donné naissance à un chengyu (expression en quatre caractères) signifiant que la constance permet d’atteindre ses objectifs. Le texte original du Liezi présente Yugong comme un personnage actif, contrairement à l’idéal taoïste du sage qui n’agit pas. Son succès est en réalité attribué à une divinité locale, le dieu des serpents, plutôt qu’à une morale de type « aide-toi, le ciel t’aidera ».
En 1940, l’artiste chinois Xu Beihong, formé à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, réalise deux versions monumentales de Yugong Yishan : une à l’encre et une à l’huile mesurant plus de deux mètres sur quatre mètres cinquante. Ce tableau, qualifié de « peinture totale » par le galeriste Philippe Cinquini, mêle influences françaises et chinoises. Xu Beihong y représente des corps nus, des terrassiers et des laboureurs, avec des modèles indiens, pour redonner une dignité au corps chinois en peinture. Bien que souvent associé à l’art maoïste, Xu Beihong n’a jamais adhéré au Parti communiste. Aujourd’hui, une reproduction de son œuvre orne le hall du Musée national de Chine à Pékin. Son tableau est considéré comme une œuvre à vocation universelle, reflétant à la fois la résistance et l’espoir.
En 1945, lors du VIIe Congrès du Parti communiste chinois à Yan’an, Mao Zedong utilise la fable de Yugong Yishan pour mobiliser les masses contre l’impérialisme japonais et le féodalisme. Il déclare que « l’important, c’est les masses et les masses seules qui font l’histoire ». Cette référence devient l’un des « trois articles à lire constamment » du Petit Livre Rouge, intégré aux rituels quotidiens des danwei (unités de travail) sous la forme d’un slogan : « Tel Yugong, changeons la Chine ». Cependant, le sinologue Jean-Philippe Béja souligne que Yugong est souvent perçu en Chine comme un « vieux fou » plutôt que comme un modèle à suivre. Cette réinterprétation politique a marqué l’histoire moderne chinoise, notamment pendant la Révolution culturelle.
Depuis 2012, le président chinois Xi Jinping s’inspire de la fable de Yugong Yishan pour promouvoir des valeurs comme la « ligne de masse », la critique et l’autocritique, ainsi que l’idée de compter sur ses propres forces (Zili Gengsheng). Cette référence s’inscrit dans une continuité politique avec l’héritage de Mao Zedong. Parallèlement, les images et les films liés à cette fable ont marqué l’histoire culturelle chinoise. Entre 1970 et 1974, les cinéastes Joris Ivens et Marceline Loridan-Ivens réalisent douze films d’une durée totale de douze heures, dont Comment Yu Gong déplaça les montagnes. Ces œuvres, initialement saluées, ont ensuite été critiquées pour leur propagande. Aujourd’hui, cette fable reste un symbole ambivalent, à la fois outil de mobilisation et objet de débats.
La fable de *Yugong Yishan* a inspiré de nombreux artistes et intellectuels en Chine et à l’étranger. Le groupe de rock taïwanais Mixer en a fait une chanson, *Yu Kong Yìshān*, tandis que des peintres comme Xu Beihong ont intégré ses thèmes dans leurs œuvres. Le film de Joris Ivens et Marceline Loridan-Ivens, tourné en partie au Xinjiang avec des témoignages de femmes ouïghoures, illustre la diversité des interprétations de cette fable. En France, des sinologues comme Jean-Philippe Béja et des historiens de l’art comme Philippe Cinquini ont analysé son impact culturel et politique. Ces œuvres montrent comment une fable ancienne peut devenir un symbole universel, adapté à des contextes variés, de la propagande maoïste à la critique contemporaine.

