Les « caisses sont vides » : comment le choc pétrolier a créé le mythe de la pénurie
Alors que la guerre en Iran maintient le prix du baril à un prix élevé, les appels à l'austérité se multiplient. Retour au choc pétrolier de 1973 ? Cette époque est riche d'enseignements.
En 1971, le président américain Richard Nixon annonce la fin de la convertibilité en or du dollar, un système établi en 1944 lors des accords de Bretton Woods. Ce système faisait du dollar la monnaie de référence mondiale, avec une valeur fixée par rapport à l'or (35 dollars l'once). Les autres pays arrimaient leur monnaie au dollar plutôt qu'à l'or. La décision de Nixon, appelée le Nixon Shock, intervient après des années de dépenses massives pour financer la guerre du Vietnam et les programmes sociaux américains, ce qui a créé une inflation élevée et une fuite des dollars vers l'étranger. Les banques centrales étrangères détenaient plus de dollars que les États-Unis ne pouvaient en échanger contre de l'or, rendant le système intenable. Cette rupture a affaibli la valeur du dollar et accru les pressions pour une hausse du prix du pétrole, car les revenus pétroliers perdaient du pouvoir d'achat. Nixon a ainsi protégé les réserves d'or américaines tout en renforçant le contrôle des États-Unis sur le système monétaire mondial.
En octobre 1973, la guerre d'Octobre entre Israël et une coalition arabe déclenche un embargo pétrolier des pays arabes contre les pays soutenant Israël. En quelques mois, le prix du baril de pétrole quadruple, passant de 3 à 12 dollars. Le pétrole est alors le sang de l'économie industrielle, utilisé pour faire fonctionner usines, transports, machines agricoles et chauffage. Cette hausse brutale des prix alimente une inflation déjà élevée, car les entreprises répercutent ces coûts sur leurs prix, réduisant le pouvoir d'achat des ménages et creusant les déficits commerciaux des pays importateurs. Contrairement à l'idée reçue, cette inflation n'est pas due à une surconsommation des services publics ou à des salaires trop élevés, mais à des facteurs externes : la guerre, la pénurie d'énergie et la dépréciation des monnaies. Les États-Unis, bien que touchés, tirent parti de cette crise en profitant des intérêts stratégiques liés au pétrole.
Les États-Unis n'ont pas créé directement la crise pétrolière, mais ils l'ont amplifiée et exploitée. Dès 1971, ils poussent les producteurs pétroliers du Moyen-Orient à augmenter les prix pour financer leurs dépenses militaires et leurs alliances, notamment avec l'Iran du chah Reza Pahlavi. Ce dernier, soutenu par Washington, cherche à moderniser son pays et achète massivement des armes américaines, ce qui nécessite des revenus pétroliers plus élevés. Les compagnies pétrolières américaines et les banques bénéficient aussi de cette hausse, tandis que l'Arabie saoudite tente, sans succès, de modérer les prix. Les États-Unis oscillent entre soutien aux pays arabes et pression pour des prix plus bas, tout en laissant des secteurs stratégiques profiter de la situation. Cette ambiguïté montre que la crise a été à la fois subie et instrumentalisée par Washington.
Pour consolider la domination du dollar après la fin de Bretton Woods, les États-Unis établissent en 1974 un accord secret avec l'Arabie saoudite, connu sous le nom de pétrodollar. En échange de la protection militaire américaine et de ventes d'armes, l'Arabie saoudite s'engage à vendre son pétrole uniquement en dollars et à réinvestir ses excédents pétroliers dans des titres du Trésor américain ou des actifs financiers des États-Unis. D'autres pays producteurs de pétrole suivent cet exemple, créant un système où les pays importateurs de pétrole doivent se procurer des dollars pour payer leurs importations. Ce mécanisme renforce la position du dollar comme monnaie de réserve mondiale et donne aux États-Unis un pouvoir économique et géopolitique accru. Le pétrodollar ne remplace pas officiellement l'or comme garantie du dollar, mais il devient un pilier de l'hégémonie monétaire américaine, permettant aux États-Unis de financer leurs déficits en émettant leur propre monnaie.
La crise pétrolière des années 1970 popularise un nouveau terme : la stagflation, qui désigne une situation où l'inflation est élevée, la croissance économique ralentit et le chômage augmente simultanément. Ce phénomène contredit la théorie économique dominante de l'époque, la courbe de Phillips, qui suggérait qu'un gouvernement pouvait réduire le chômage en acceptant un peu d'inflation. Des économistes comme Milton Friedman et Edmund Phelps critiquent alors les politiques keynésiennes, affirmant que l'État ne peut pas maintenir durablement un chômage bas sans provoquer une inflation galopante. Cependant, la stagflation ne prouve pas l'échec du keynésianisme dans son ensemble, mais plutôt les limites d'un modèle simplifié face à des chocs externes majeurs comme la crise pétrolière. Au Royaume-Uni, par exemple, les syndicats tentent de compenser la perte de pouvoir d'achat en exigeant des hausses de salaire, ce qui alimente l'inflation, mais n'est pas la cause initiale de la crise.
Le choc pétrolier des années 1970 a laissé un héritage durable : l'idée que les États sont *à court de moyens* et doivent adopter des politiques d'austérité. Ce récit, popularisé à l'époque, reste utilisé aujourd'hui pour justifier des coupes budgétaires et des réformes structurelles. Pourtant, comme le montre l'article, la crise de 1973 n'était pas une conséquence inévitable d'un État-providence trop généreux, mais le résultat de choix politiques et géopolitiques, notamment la guerre du Vietnam, la fin de Bretton Woods et la manipulation des prix du pétrole. Les appels à l'austérité actuels, comme ceux entendus lors de la guerre en Ukraine ou des tensions autour du détroit d'Ormuz, s'inscrivent dans cette continuité idéologique. Ils servent souvent à masquer des enjeux de pouvoir et à justifier des politiques favorables à certains intérêts économiques, plutôt qu'à résoudre des problèmes de pénurie réelle.

