Une crise de la décision, pas de la délibération
Après avoir lu l’article de Gérard Grunberg et Jean-Louis Missika sur l’autodestruction de la démocratie du public, l’auteur a souhaité répondre de manière argumentée, en avançant l’idée que nos démocraties souffrent avant tout d’une incapacité à prendre des décisions politiques: c’est faute de décider que nos démocraties sombrent dans ce mélange d’hystérie et d’apathie que l’espace public, et notamment les réseaux sociaux, ne fait que révéler..
L’article oppose deux concepts centraux : la délibération et la décision. La délibération désigne un débat public structuré visant à préparer une prise de décision collective, selon des règles établies. Elle est indissociable de la décision, qui en constitue la finalité et la clôture. Par exemple, dans une démocratie, une décision prise après délibération (comme une loi votée par le Parlement) est considérée comme légitime, même si elle peut être remise en cause lors d’une future élection. Le principe majoritaire permet de trancher les divergences sans les abolir, garantissant que toute décision reste temporaire et réversible. Cette logique est dite procédurale (par opposition à une approche substantielle qui jugerait le contenu des décisions).
L’auteur distingue trois espaces d’expression publique : les réseaux sociaux, les médias et les assemblées (comme le Parlement). Ces espaces répondent à des fonctions et des normes différentes. Sur les réseaux sociaux, les contraintes d’argumentation sont quasi inexistantes, et l’expression y relève davantage de la communication sociale que de la délibération politique. Les médias, quant à eux, jouent un rôle de médiation entre les citoyens et les institutions, mais ne constituent pas un espace de délibération au sens strict. Seules les assemblées, où les représentants débattent pour aboutir à une décision, relèvent pleinement de la délibération démocratique. Bernard Manin souligne que le contradictoire (l’échange d’arguments) s’institue dans des cadres spécifiques, et non dans l’ensemble de la société.
L’auteur affirme que la modération (l’équilibre des opinions) n’est pas une condition préalable à la délibération, mais une conséquence de celle-ci. Une société peut délibérer malgré des positions très divergentes, car c’est précisément l’existence de désaccords qui justifie et nourrit le débat. Par exemple, une loi controversée peut être adoptée après un débat contradictoire, même si une partie de la population la juge extrême. La modération émerge alors du processus délibératif lui-même, et non de l’exclusion a priori de certaines opinions. L’absence de décision, en revanche, favorise l’hystérie (réactions émotionnelles) et l’apathie (désengagement) dans l’espace public, comme on l’observe sur les réseaux sociaux.
L’auteur identifie la principale menace pour les démocraties non pas dans le dissensus (les désaccords), mais dans l’indécision (l’incapacité à trancher). Il critique les représentants qui, faute de pouvoir ou de volonté de décider, se contentent de parler sans agir, réduits à un rôle de commentateurs. Par exemple, des débats parlementaires sans vote final ou des lois reportées indéfiniment illustrent cette crise. Cette indécision affaiblit la légitimité des institutions et nourrit un sentiment de défiance chez les citoyens. Elle est renforcée par la multiplication d’instances extrapolitiques (administratives ou judiciaires) qui prennent des décisions sans délibération publique.
L’auteur souligne que certains sujets sont considérés comme illégitimes à débattre, car jugés trop extrêmes ou irrecevables moralement. Par exemple, des questions comme l’immigration ou l’identité nationale peuvent être exclues du débat public par les médias ou les partis dits modérés. Cette exclusion affaiblit la délibération, car elle empêche l’émergence d’opinions modérées par le débat. L’auteur cite l’exemple de la machine à dissensus, où des sujets essentiels sont soustraits à la discussion, laissant place à des positions polarisées. Cette politique contribue à une dérive illibérale, où la liberté d’expression est restreinte au nom de la modération.
L’auteur critique l’idée selon laquelle les médias et les réseaux sociaux seraient les principaux responsables de la crise de la délibération. Il estime que ces espaces ne sont que le reflet d’une démocratie en crise, où les représentants ont perdu leur capacité à décider. Par exemple, les algorithmes des réseaux sociaux amplifient les contenus polarisants, mais ils ne créent pas les divisions : ils les révèlent. La régulation de ces plateformes (comme l’anonymat ou la responsabilité éditoriale) ne suffira pas à résoudre le problème, car la cause profonde est l’affaiblissement des institutions délibératives. L’auteur cite Bernard Manin pour rappeler que l’électeur et le représentant sont deux acteurs distincts, et que la modération doit émerger des procédures démocratiques, et non être imposée par des règles externes.
L’auteur remet en cause la distinction entre opinions modérées et extrêmes, qu’il juge subjective et dangereuse. Il souligne que cette distinction peut mener à une censure déguisée, où des opinions divergentes sont exclues du débat au nom de la modération. Par exemple, des sujets comme la souveraineté nationale ou la laïcité peuvent être qualifiés d’extrêmes par certains médias ou partis, alors qu’ils relèvent simplement de positions politiques légitimes. Cette approche, selon l’auteur, participe à une dérive illibérale, où la liberté d’expression est restreinte sous couvert de lutte contre la désinformation. Il rappelle que les régimes autoritaires utilisent souvent ce prétexte pour justifier leur censure.
Pour l’auteur, la solution à la crise de la démocratie ne passe pas par la régulation des médias ou des réseaux sociaux, mais par le renforcement des institutions délibératives et décisionnelles. Il propose de redonner aux représentants une *réelle capacité de décision*, par exemple en clarifiant les équilibres de pouvoir ou en réformant les procédures parlementaires. Par exemple, une loi pourrait être adoptée plus rapidement si les débats étaient recentrés sur les enjeux essentiels, plutôt que dispersés en discussions stériles. L’auteur insiste sur la nécessité de reconnaître la segmentation de l’espace public : le citoyen, l’électeur et le représentant ont des rôles distincts, et la modération doit émerger de leurs interactions, et non être imposée de l’extérieur.

