Délibération et décision. Réponse à Emmanuel Dupont
Notre article «L'autodestruction de la démocratie du public» soutenait que la mutation du régime médiatique détruit la délibération démocratique et érode les quatre principes du gouvernement représentatif analysés par Bernard Manin. Emmanuel Dupont lui a adressé une critique argumentée, que nous publions ici et dont nous le remercions: pour lui, la crise vient non des médias et des réseaux sociaux, qui ne font que la révéler, mais de l'incapacité de nos démocraties à décider — et notre proposition de régulation ouvrirait la voie à la censure.
L’article oppose deux visions de la crise actuelle des démocraties. D’un côté, Emmanuel Dupont estime que la radicalisation des débats et l’incapacité à décider proviennent d’un dysfonctionnement des institutions politiques, comme les parlements ou les gouvernements, incapables de prendre des décisions claires. De l’autre, les auteurs défendent l’idée que cette crise est avant tout liée à la mutation du paysage médiatique, notamment avec l’avènement des réseaux sociaux. Selon eux, ces plateformes transforment la délibération démocratique en favorisant la diffusion de contenus extrêmes, violents ou mensongers, au détriment des opinions nuancées et des faits établis. Leur argument repose sur une analyse des travaux du politologue Bernard Manin, qui souligne depuis 2006 le rôle central des médias dans la formation du jugement des citoyens.
Bernard Manin, cité dans l’article, est un politologue français connu pour ses travaux sur les principes du gouvernement représentatif. Il distingue trois espaces où se forme le jugement des citoyens : les assemblées parlementaires, les médias et les réseaux sociaux. Contrairement à ce que suggère Emmanuel Dupont, Manin ne limite pas la délibération démocratique à l’enceinte des parlements. Dès 2006, il publie avec Azi Lev-On un article intitulé Internet : la main invisible de la délibération, où il analyse le potentiel délibératif d’un média, c’est-à-dire sa capacité à exposer ses utilisateurs à des opinions opposées. Manin montre que les internautes recherchent spontanément des contenus qui confirment leurs opinions (bulles de filtres), et plaide pour des dispositifs favorisant la confrontation des idées. En 2011, il cite la Fairness Doctrine américaine, une réglementation qui obligeait les médias audiovisuels à présenter les points de vue opposés, comme un exemple de régulation compatible avec la liberté d’expression.
Emmanuel Dupont assimile toute régulation des médias à une forme de censure, une idée que les auteurs contestent. Ils rappellent que la liberté d’expression, telle que définie dans l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, s’accompagne toujours d’une responsabilité : tout abus peut être sanctionné par la loi. Des exemples historiques montrent que les démocraties ont toujours encadré les médias sans pour autant instaurer de censure préalable. Par exemple, la loi française du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse a aboli la censure tout en instaurant un régime de responsabilité pour les directeurs de publication. De même, la Fairness Doctrine américaine (1927-1987) obligeait les médias à présenter les points de vue opposés, sans supprimer aucune opinion. Les auteurs soulignent que les plateformes numériques actuelles, comme les réseaux sociaux, échappent à ce cadre juridique en se présentant comme de simples hébergeurs techniques, alors qu’elles jouent en réalité un rôle éditorial via leurs algorithmes.
Les plateformes numériques, comme les réseaux sociaux, utilisent des algorithmes pour recommander des contenus aux utilisateurs. Selon les auteurs, ces algorithmes orientent les débats publics en privilégiant les contenus extrêmes, violents ou mensongers, car ces derniers génèrent plus d’engagement. Cette logique favorise la spirale du silence : les opinions modérées ou nuancées deviennent invisibles, tandis que les positions radicales dominent l’espace public. Les auteurs citent l’exemple de Donald Trump en 2016, qui a pu contourner les scandales grâce à une stratégie de saturation médiatique (flood the zone with shit), inondant l’espace public de polémiques pour noyer les informations négatives. Cette transformation du paysage médiatique a rendu la sanction réputationnelle inefficace, contrairement à des périodes antérieures comme 1987, où les médias traditionnels contrôlaient l’agenda politique.
Les auteurs insistent sur l’importance des faits établis pour une délibération démocratique saine. Ils rappellent la phrase de Hannah Arendt : « La liberté d’opinion est une farce si l’information factuelle n’est pas garantie. » Aujourd’hui, les réseaux sociaux permettent la diffusion massive de faits alternatifs ou de désinformation, comme les théories complotistes sur les élections ou les vaccins. Les auteurs ne demandent pas de censurer les opinions, mais de garantir que chacun soit exposé à des arguments contradictoires et à des faits vérifiés. Leur proposition repose sur des mesures procédurales, comme la transparence des algorithmes ou l’obligation d’exposition à des contenus diversifiés, sans imposer de jugement sur la nature des opinions. L’objectif est de créer un espace public où la fiction et la radicalisation ne dominent pas, tout en respectant la liberté d’expression.
Emmanuel Dupont et les auteurs s’accordent sur un point : les démocraties occidentales souffrent d’une *impuissance décisionnelle*, c’est-à-dire d’une difficulté à prendre des décisions claires et légitimes. Cependant, les auteurs estiment que cette impuissance est une conséquence de la crise de la délibération, et non sa cause. Un parlement dont les débats sont calibrés pour les réseaux sociaux (*TikTok*) ne peut plus préparer des décisions rationnelles. De même, un espace public saturé de désinformation ne peut légitimer les choix politiques. Les auteurs concluent que la régulation du régime médiatique est un préalable nécessaire, mais non suffisant, pour restaurer la capacité des démocraties à décider. Ils soulignent que d’autres réformes, comme la revalorisation du rôle du Parlement, sont indispensables pour sortir de cette crise.

