La musique fait-elle de bons élèves ?
Depuis une dizaine d'années, les programmes d'éducation musicale sont souvent justifiés par l'idée qu'ils pourraient favoriser les apprentissages scolaires. L'évaluation d'un programme d'apprentissage intensif du violon dans l'éducation prioritaire invite pourtant à nuancer ces attentes..
Depuis 2017, la France développe des politiques éducatives axées sur la musique, comme le plan chorale ou le dispositif «Orchestre à l’École». Ces initiatives, souvent soutenues par des partenariats publics-privés, visent à démocratiser l’accès à la musique tout en améliorant la réussite scolaire et le bien-être des élèves. En 2024, le psychologue canadien Glenn Schellenberg a nuancé ses travaux antérieurs, concluant que les preuves des bienfaits non musicaux de la pratique musicale (comme l’amélioration de la mémoire ou de l’attention) sont faibles ou inexistantes. Pourtant, la musique reste perçue comme un outil éducatif puissant, notamment pour lutter contre l’échec scolaire, en particulier dans les milieux défavorisés.
Les études montrent une corrélation entre la pratique musicale et de meilleures performances cognitives (mémoire, attention). Cependant, cette corrélation ne prouve pas un lien de cause à effet. Les enfants qui apprennent un instrument bénéficient souvent déjà d’un environnement familial stimulant, avec des ressources éducatives et culturelles supérieures. Les psychologues distinguent deux types de transfert cognitif : le transfert proche (compétences similaires à la musique, comme le rythme pour les mathématiques) et le transfert lointain (compétences différentes, comme la lecture). Les preuves d’un transfert lointain, essentiel pour améliorer les résultats scolaires, sont rares dans la littérature scientifique.
Entre 2020 et 2024, une étude a évalué le programme «Un violon dans mon école» dans 57 écoles élémentaires et préélémentaires de la banlieue parisienne, touchant plus de 1 800 enfants issus de réseaux d’éducation prioritaire (REP). Ce programme imposait 1 h 45 de cours de violon par semaine pendant quatre ans, en remplacement d’autres activités scolaires. Les résultats initiaux en grande section montraient des progrès en écriture et en segmentation syllabique, surtout pour les enfants les plus défavorisés. Cependant, dès le CP, des effets négatifs sont apparus en mathématiques, et en CE1, les compétences en lecture et en mathématiques des enfants défavorisés étaient significativement réduites.
Le temps scolaire est une ressource limitée. Introduire une nouvelle activité comme la musique en réduisant d’autres apprentissages peut avoir des conséquences inattendues. Dans les premières années, les effets sont mineurs, car les compétences musicales (comme la coordination) peuvent recouper celles développées à l’école. Mais en primaire, les programmes deviennent plus exigeants. Le temps passé à la musique entre en concurrence avec les apprentissages fondamentaux en lecture et en mathématiques. Pour les enfants défavorisés, ce temps réduit est moins compensé par leur environnement familial, ce qui aggrave les inégalités scolaires.
Les programmes d’éducation artistique visent souvent à réduire les inégalités culturelles et scolaires. L’idée est que l’exposition à des pratiques culturelles (comme la musique classique) compense l’absence de capital culturel dans les familles défavorisées. Cependant, l’étude montre que ces programmes, lorsqu’ils sont intégrés au temps scolaire, peuvent avoir des effets contraires. Les enfants favorisés compensent plus facilement les pertes d’apprentissage grâce à leur environnement familial, tandis que les enfants défavorisés subissent davantage les conséquences négatives. Ainsi, un programme conçu pour réduire les inégalités peut paradoxalement les renforcer.
Les résultats de l’étude invitent à repenser les justifications des politiques éducatives artistiques. Plutôt que de promouvoir la musique pour ses bénéfices scolaires indirects (meilleurs résultats, réduction de l’échec), il serait plus pertinent de valoriser ses vertus *intrinsèques* : l’accès à l’expression artistique, le développement de la sensibilité ou la formation d’une culture commune. La musique à l’école ne doit pas être un outil au service des performances académiques, mais une fin en soi. Cela implique de clarifier les missions de l’école et la place accordée à la culture dans l’éducation, en reconnaissant que ces choix relèvent aussi de valeurs sociales et normatives.

