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Philosophie

Ulysse est-il coupable ?

La Vie des Idées · mis à jour il y a 11 j

En transformant l'épopée homérique en récit de culpabilité, de traumatisme et de rédemption, Christopher Nolan ne se contente pas d'adapter L'Odyssée . Il la soumet à une grille morale, psychologique et politique qui dénature souvent le monde grec qu'il prétend restituer..

Une esthétique pesante

Christopher Nolan transforme l’univers lumineux et ouvert de L’Odyssée d’Homère en un monde gris et fermé. Les paysages méditerranéens, tournés en Grèce, en Italie, au Maroc, en Islande et en Écosse, perdent leur chaleur et leur texture sous une esthétique sombre inspirée de films comme Dunkerque (2017). La bande-son, composée par Ludwig Göransson, est volontairement envahissante : elle sature l’espace sonore au point de couvrir parfois les dialogues et les effets sonores. Cette grisaille n’est pas seulement un choix visuel, mais annonce une réinterprétation morale et psychologique du poème, où Nolan impose sa propre grille de lecture plutôt que de restituer l’esprit grec antique.

Ulysse, un héros traumatisé

Dans le film, Ulysse n’est plus l’homme rusé et polyvalent (polytropon) décrit par Homère, mais un vétéran brisé par la guerre de Troie et hanté par ses actes, notamment l’invention du cheval de bois. Cette transformation s’inscrit dans une cohérence d’auteur : Nolan a souvent exploré des thèmes comme la culpabilité, le traumatisme et l’impossible rédemption dans ses films (Memento, Inception, Oppenheimer). Le héros homérique, maître de la mètis (intelligence rusée), cède la place à un guerrier sombre et endurant. Par exemple, la scène où Ulysse se présente comme Personne au Cyclope disparaît, remplacée par un affrontement physique, effaçant ainsi la subtilité verbale du poème.

Une structure fidèle, un héros déformé

Malgré une structure narrative complexe et tressée, inspirée du poème homérique, le film conserve une partie de la forme originale tout en déformant son contenu. Les souvenirs, les récits emboîtés et les interruptions du présent rappellent la structure de L’Odyssée, où le passé et le présent s’entremêlent. Cependant, cette fidélité formelle contraste avec la transformation du héros, qui perd sa dimension de stratège et de manipulateur pour devenir un personnage psychologiquement marqué. Emily Wilson, traductrice de l’Odyssée, souligne ce renversement en qualifiant le film de An Uncomplicated Man (« Un homme simple »), alors que le poème le décrit comme un homme aux mille ruses.

Une Antiquité recomposée idéologiquement

Nolan adapte l’équipage d’Ulysse et les personnages féminins en fonction des conventions contemporaines, notamment américaines. L’équipage est diversifié, mêlant acteurs arabes, africains, asiatiques et indiens, ce qui reflète une volonté de modernité et de représentation inclusive. Cependant, cette diversité est davantage un choix idéologique qu’une restitution fidèle du monde homérique, où l’identité est liée à la lignée, à la cité et au peuple. Par exemple, Lupita Nyong’o incarne Hélène, alors que les descriptions homériques la dépeignent comme une femme aux cheveux clairs (xanthè), un détail qui participe à l’imaginaire grec antique. Le film affiche ainsi une conception politique de la représentation, mais peine à donner une véritable profondeur aux personnages issus de cette diversité.

Une violence moralement acceptable

La violence dans le film est réinterprétée pour correspondre aux normes morales contemporaines. Dans L’Odyssée, le massacre des prétendants est une vengeance dynastique et religieuse, assumée dans toute son horreur : cent huit prétendants sont tués, et des servantes sont pendues collectivement. Nolan transforme cette scène en un combat presque symétrique, où certains prétendants déposent les armes et reconnaissent Ulysse, et où Télémaque n’est plus associé qu’à la mise à mort d’un traître. La pendaison des servantes est supprimée, ce qui prive le spectateur de la confrontation avec l’altérité du monde ancien. La violence est ainsi rendue psychologiquement justifiable et moralement acceptable, au détriment de la complexité du poème.

Des femmes modernisées mais réduites

Le film tente de relire L’Odyssée à travers un prisme féministe contemporain, mais cette approche réduit la complexité des personnages féminins. Circé, par exemple, n’est plus qu’une magicienne punitive, alors que dans le poème, elle accueille Ulysse, devient son amante et lui transmet des connaissances essentielles. Calypso, qui retient Ulysse sept ans sur son île, est transformée en une figure thérapeutique, effaçant la dimension érotique et ambiguë du mythe. Nausicaa, qui joue un rôle clé dans l’accueil d’Ulysse, est évincée, privant le héros de l’épreuve de la parole et de la reconnaissance par une communauté. Même Athéna, déesse de la guerre et de la stratégie, est réduite à une conscience intérieure d’Ulysse. Ces choix affaiblissent la puissance féminine du poème original.

Ce que ça pourrait changer

L’une des scènes les plus subtiles et conjugales d’*L’Odyssée* est l’épreuve du lit conjugal, où Pénélope teste Ulysse en ordonnant de déplacer leur lit, construit autour d’un tronc d’olivier. Seuls eux deux et une servante connaissent ce secret, ce qui prouve l’égalité intellectuelle du couple. Nolan remplace cette scène par une reconnaissance conventionnelle, basée sur une broche offerte par Pénélope, effaçant ainsi la complexité et la profondeur de leur relation. Cette modification prive le film d’un moment clé où Pénélope, par sa ruse, prouve qu’elle est l’égale d’Ulysse en intelligence et en prudence, une dimension centrale du poème homérique.

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