Ces centaines de milliers de Français privés d’eau potable dans l’indifférence générale
Les trois quarts du territoire hexagonal en restrictions d’eau. Plus de 40 000 habitants en pénurie d’eau potable, avec des coupures au robinet et des livraisons organisées via camions-citernes.
Plusieurs territoires français d'Outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Mayotte, La Réunion, Guyane) subissent une crise majeure de l'accès à l'eau potable, aggravée par des sécheresses répétées liées au changement climatique. Contrairement à l'Hexagone, où 75% du territoire est en restriction d'eau, ces régions cumulent des problèmes structurels : réseaux vétustes, fuites massives, pollution (chlordécone, aluminium, matières fécales) et coupures fréquentes. Par exemple, en Guadeloupe, 70% des habitants subissent des tours d'eau (coupures rotatives) et 58% de l'eau distribuée est perdue à cause de fuites. À Mayotte, un tiers de la population n'a pas accès à l'eau potable, et les habitants raccordés n'ont de l'eau que 30 heures sur 72 en période de crise. Ces situations, moins médiatisées que celles de l'Hexagone, touchent des centaines de milliers de personnes.
L'accès à l'eau potable est reconnu comme un droit humain par une résolution de l'ONU en 2010. Cette résolution impose aux États de garantir un accès universel à une eau sûre, sans discrimination, en priorisant les populations les plus vulnérables. La Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) considère que le non-respect de ce droit peut constituer une violation de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'Homme, qui interdit les traitements inhumains ou dégradants. Pourtant, en France, ce droit n'est pas respecté dans les territoires d'Outre-mer, où des rapports internationaux (ONU, CESE, Conseil d'État) pointent les défaillances de l'État français dans la gestion de l'eau et de l'assainissement.
Les réseaux d'eau potable en Outre-mer sont souvent vétustes et sous-dimensionnés. En Guadeloupe, le réseau est classé en catégorie D (la plus mauvaise) par la Banque mondiale depuis 2018, avec 58% d'eau perdue à cause de fuites favorisant les contaminations. La pollution touche aussi les nappes phréatiques : à la Martinique et en Guadeloupe, l'eau est contaminée par le chlordécone, un pesticide utilisé dans les bananeraies et autorisé par l'État français malgré sa toxicité connue. À la Réunion, 26% de la population n'a pas accès à une eau potabilisée de qualité maîtrisée, et en Guyane, 15% des habitants ne sont pas raccordés au réseau. Ces problèmes aggravent les crises de sécheresse et rendent l'eau non potable ou inaccessible.
Les coupures d'eau ont des répercussions dramatiques sur la vie quotidienne. Dans les écoles, des établissements ferment régulièrement : en 2023, 20% des jours de classe ont été perdus aux Antilles à cause des restrictions. Les hôpitaux sont aussi touchés : en 2024, des dialyses ont dû être interrompues en Martinique, mettant en danger des patients. La précarité hydrique (difficulté à accéder à l'eau financièrement ou physiquement) touche un tiers de la population réunionnaise, et jusqu'à 25% du revenu des ménages à Mayotte. Les habitants doivent suivre des plannings complexes pour savoir quand l'eau coulera, comme à Mayotte où l'eau n'est disponible que 30 heures sur 72 en août 2026.
L'État français est critiqué pour son manque d'action et d'investissement dans les réseaux d'eau en Outre-mer. Plusieurs rapports (CESE, Conseil d'État, ONU) soulignent ses défaillances. En 2018, Emmanuel Macron avait promis que tous les Guadeloupéens auraient accès à l'eau courante en 24 mois, mais huit ans plus tard, la situation reste inchangée. En 2025, un rapport de la Cour des comptes jugeait le plan eau DOM (lancé par le gouvernement) inefficace. Les experts de l'ONU ont même alerté en 2024 sur la censure des débats publics et la minimisation des problèmes par les autorités françaises. Pourtant, l'État se défend en invoquant la compétence des communes, malgré les preuves de son rôle central dans le financement et la régulation.
Face à cette crise, des solutions sont proposées, comme la refonte des réseaux ou des investissements massifs cofinancés par l'État. En Guadeloupe, les élus ont demandé en 2026 une opération d'intérêt national pour moderniser le réseau, où 58% de l'eau est perdue. À Mayotte, la situation est si critique que des associations et experts appellent à une intervention urgente. L'objectif fixé pour La Réunion est d'atteindre 95% de la population avec une eau potabilisée de qualité maîtrisée d'ici 2030. Cependant, les promesses passées (comme le plan eau DOM) n'ont pas abouti, et les experts s'inquiètent de la lenteur des actions. La crise illustre un déséquilibre persistant entre l'Hexagone et les territoires ultramarins, malgré les obligations légales de la France.

