Didier Fassin : « Dans le libéralisme, Michel Foucault s’intéressait à l’art de ne pas trop gouverner »
A la fin des années 1970, Michel Foucault a analysé le libéralisme et le néolibéralisme. A l’occasion du centenaire de sa naissance, l’anthropologue et sociologue Didier Fassin éclaire ce pan méconnu de son œuvre..
En 1978 et 1979, le philosophe Michel Foucault (1926-1984) consacre ses cours au Collège de France à l’étude du libéralisme, un courant de pensée économique et politique né au XVIIIe siècle. Il y analyse comment ce courant prône une réduction de l’intervention de l’État dans l’économie, tout en exigeant de lui une protection accrue des libertés individuelles. Foucault souligne un paradoxe : le libéralisme demande à l’État de se faire discret sur le marché pour favoriser les entrepreneurs, mais il exige aussi une répression plus forte des illégalismes populaires, ce qui pénalise les populations modestes. Ces cours, comme Sécurité, territoire, population (1978) et Naissance de la biopolitique (1979), révèlent une réflexion en train de s’élaborer, où l’économie devient un outil central de gouvernement. Foucault s’intéresse particulièrement à l’État de gouvernement, une forme de pouvoir qui utilise l’économie pour administrer la société.
Foucault distingue deux formes de néolibéralisme apparues au XXe siècle. Le premier est l’ordolibéralisme allemand, développé après la Seconde Guerre mondiale en réaction au nazisme. Il prône une intervention étatique limitée, mais nécessaire pour renforcer la concurrence économique. Des auteurs comme Friedrich Hayek défendent cette approche, qui étend la logique de l’entreprise à tous les aspects de la vie sociale. Le second modèle est le néolibéralisme américain, qui rejette les politiques du New Deal et généralise l’approche économique à travers la théorie du capital humain, développée par Gary Becker. Selon cette théorie, la société doit investir dans l’individu dès l’enfance, via l’éducation et des programmes sociaux, faisant de l’économie la discipline reine des sciences sociales. Foucault critique cette hégémonie économique, tout en reconnaissant l’importance accordée aux libertés individuelles.
Foucault remet en question le concept d’homo œconomicus, qui représente l’individu comme un acteur rationnel calculant les coûts et les bénéfices de ses actions. Par exemple, pour réduire la délinquance, ce modèle suggère d’augmenter les sanctions (amendes, peines de prison) pour rendre les délits moins attrayants. Cependant, Foucault souligne que cette vision ne reflète pas la réalité sociologique de la criminalité. Il cite l’exemple des États-Unis, où la criminalité a baissé dans les années 1990 malgré une augmentation massive de la population carcérale (+800 % en 30 ans). Au Canada, où le système pénal est resté stable, la baisse de la criminalité a été similaire, montrant que d’autres facteurs entrent en jeu. Foucault souligne ainsi les limites de cette approche simpliste.
Dans les années 1970, Foucault s’intéresse à la montée des systèmes répressifs et au contrôle social, notamment à travers ses travaux sur le système pénal. Il développe l’idée que le libéralisme, en prônant un art de ne pas trop gouverner, peut paradoxalement conduire à une augmentation de la répression. Dans son texte de 1978, Qu’est-ce que la critique ?, il lie la naissance de la critique à cette volonté de limiter l’emprise de l’État. Foucault observe que, dans plusieurs pays, l’État renforce sa force répressive tout en se retirant partiellement de l’économie. Il accorde plus d’importance aux libertés individuelles qu’aux inégalités sociales, qu’il aborde peu dans ses travaux.
La relation de Foucault avec le marxisme est complexe. Dans sa jeunesse, il a brièvement adhéré au Parti communiste, mais cette expérience lui a laissé un goût amer en raison du stalinisme dominant. Dans les années 1960, il est critiqué par les intellectuels marxistes, notamment Roger Garaudy, qu’il accuse de défendre un humanisme chrétien. Cependant, il reconnaît l’influence de Louis Althusser, dont la démarche structuraliste l’inspire. Foucault critique aussi le capitalisme, qu’il analyse dans La volonté de savoir (1976) comme un système nécessitant le contrôle des corps et des populations pour fonctionner. Sa critique vise moins les idéologies que les perspectives qui façonnent notre vision du monde, une approche inspirée de Friedrich Nietzsche.
Contrairement à l’image d’un Foucault détaché des luttes politiques, Didier Fassin révèle dans Ainsi pensait Michel Foucault (2026) son engagement croissant à partir des années 1970. Après un séjour en Tunisie, il s’investit dans des causes radicales, comme la création du Groupe d’information sur les prisons et la défense des boat people vietnamiens ou des travailleurs africains sans papiers. Dans les années 1980, il se rapproche de la CFDT et s’éloigne du Parti socialiste, qu’il accuse d’avoir trahi Solidarnosc en Pologne. Son séjour aux États-Unis le séduit par le mode de vie californien et l’idée d’un art de moins gouverner, ce qui influence sa réflexion sur le libéralisme et le néolibéralisme.
La pensée de Foucault s’exprime à travers trois grands ensembles de textes. Ses ouvrages publiés, comme *Histoire de la folie à l’âge classique* (1961) ou *Histoire de la sexualité* (1976-1984), sont bien connus. Ses entretiens et articles, rassemblés dans les 3 500 pages des *Dits et écrits*, offrent un aperçu de ses idées. Enfin, ses cours au Collège de France (1971-1984), édités après sa mort, révèlent sa réflexion en mouvement. Parmi eux, *Naissance de la biopolitique* (1979) est son unique incursion dans le XXe siècle. Ces cours, comme ceux de 1978 sur la gestion des crises (disettes, épidémies, guerres), montrent comment il élabore ses concepts en temps réel, offrant une vision dynamique de sa pensée.

