La Silicon Valley gagnée par l’implacable rythme “996”, “sans alcool
Dans l’industrie de la tech en Californie, de plus en plus de jeunes entrepreneurs ambitieux adoptent des horaires de travail qui s’étalent de 9 heures à 21 heures sur six jours par semaine. Explications..
Le 996 est un rythme de travail extrême originaire de Chine, où les employés travaillent de 9 heures du matin à 21 heures, six jours par semaine, soit 72 heures hebdomadaires. Ce terme, popularisé dans la Silicon Valley, reflète une culture du surmenage où la productivité prime sur l’équilibre personnel. Dans la région de San Francisco, ce rythme est présenté comme une norme pour progresser dans le secteur de l’intelligence artificielle (IA), en pleine expansion. Des entreprises comme OpenAI, Greptile ou Pylon l’adoptent, poussant leurs salariés à des horaires démesurés. Par exemple, Marty Kausas, fondateur de Pylon, a déclaré avoir travaillé quatre-vingt-douze heures par semaine pendant trois semaines consécutives. Ce modèle contraste avec les horaires traditionnels de 9 heures à 17 heures, considérés comme un simple moyen de gagner sa vie. Le 996 s’accompagne souvent d’un mode de vie strict : pas d’alcool, pas de sommeil excessif, une alimentation riche en protéines, et une discipline sportive intense, comme le décrit Daksh Gupta, président de Greptile.
Plusieurs facteurs expliquent l’adoption du 996 dans la Silicon Valley. D’abord, l’essor fulgurant de l’IA est perçu comme une révolution comparable à l’industrialisation ou à l’invention d’Internet. Les acteurs de ce secteur estiment que la course à l’innovation est si intense qu’il faut y consacrer un maximum de temps pour ne pas être dépassé. Certains craignent même que l’arrivée d’une intelligence artificielle générale (IAG), capable de surpasser l’intelligence humaine, ne rende obsolètes leurs compétences, les condamnant à une sous-classe permanente. Cette peur de l’obsolescence pousse à travailler sans relâche pour accumuler des richesses rapidement. Par ailleurs, des entreprises comme Fella & Delilah utilisent des incitations financières pour imposer ce rythme : une augmentation de salaire de 25 % et une hausse de 100 % des parts de l’entreprise pour les employés acceptant le 996. Enfin, la culture startup, où l’échec est mal perçu, encourage cette surenchère de travail.
Les principaux acteurs de cette culture du 996 sont des startups spécialisées dans l’IA, comme Greptile, Pylon ou Rilla, qui emploient des dizaines de salariés soumis à ce rythme. Emily Yuan, 23 ans et cofondatrice de Corgi, une société d’infrastructure financière en IA, illustre cette mentalité : elle préfère investir son temps dans le développement de son entreprise plutôt que dans des loisirs comme boire un verre en bar. Les fondateurs de ces entreprises, souvent jeunes et ambitieux, défendent ce modèle comme une nécessité pour rester compétitifs. Adrian Kinnersley, dirigeant d’une société de recrutement, souligne que de nombreuses entreprises appliquant le 996 enfreignent les lois américaines du travail, qui encadrent strictement les horaires et les conditions de travail. Pourtant, dans la Silicon Valley, la pression sociale et professionnelle pousse à ignorer ces règles.
Le 996 soulève des questions éthiques et juridiques majeures. En Chine, où ce rythme est originaire, la Cour suprême a déjà jugé illégal de contraindre les travailleurs à de tels horaires sans compensation supplémentaire, qualifiant cette pratique de proche de l’esclavage moderne. Des décès d’ouvriers ont été liés à ces conditions de travail extrêmes. Aux États-Unis, où le 996 se développe, des experts comme Adrian Kinnersley dénoncent l’illégalité de ces pratiques, qui violent les lois fédérales sur le temps de travail et les droits des salariés. Pourtant, dans la Silicon Valley, ces critiques sont souvent ignorées au profit de la performance et de la croissance. Les employés, jeunes et souvent en début de carrière, sont prêts à sacrifier leur santé, leur sommeil et leurs loisirs pour une promesse de réussite rapide, sans toujours mesurer les conséquences à long terme.
Le *996* divise les observateurs. D’un côté, ses défenseurs y voient un moyen de s’enrichir rapidement et de participer à une révolution technologique. De l’autre, ses détracteurs le considèrent comme une dérive dangereuse, comparable à des pratiques d’exploitation. Le San Francisco Standard, un média local, rapporte que ce rythme est devenu un sujet de conversation dominant parmi les jeunes informaticiens de San Francisco, certains le présentant comme une norme à suivre pour réussir. Pourtant, des voix s’élèvent pour rappeler que ce modèle, inspiré de pratiques chinoises controversées, pourrait avoir des répercussions graves sur la santé mentale et physique des travailleurs. En l’absence de régulation forte, la Silicon Valley semble prête à perpétuer cette course effrénée, malgré les risques encourus.

