Le "Made in Europe" peut-il sauver l'industrie européenne ?
Produire en Europe pour être soutenu par l’Europe : la Commission européenne veut faire du « Made in Europe » un levier de souveraineté économique. Mais où commence réellement la production européenne ? Nos invités en débattent..
L’Union européenne (UE) a annoncé une stratégie industrielle majeure intitulée « Made in Europe », portée notamment par la France et le commissaire européen Stéphane Séjourné. Cette politique vise à privilégier les financements publics européens pour les entreprises produisant sur le territoire de l’UE. L’objectif est double : renforcer la compétitivité de l’industrie européenne face à la concurrence internationale, en particulier celle de la Chine, et réduire les dépendances stratégiques du continent. Par exemple, cette approche pourrait s’appliquer aux secteurs de l’énergie, des semi-conducteurs ou de la santé, où l’Europe est actuellement vulnérable. La stratégie s’inscrit dans un contexte de tensions géopolitiques et de crise des chaînes d’approvisionnement, comme celles révélées par la pandémie de Covid-19 ou la guerre en Ukraine.
La notion de « Made in Europe » soulève un débat complexe : que signifie exactement produire en Europe ? Les critères ne sont pas toujours clairs. Par exemple, une entreprise peut assembler un produit en Europe avec des composants fabriqués en Asie et revendiquer l’étiquette « Made in Europe ». Les invités du débat soulignent que cette définition floue risque de fausser la compétition. Pour certains, il faudrait exiger qu’au moins 50 % de la valeur du produit soit créée en Europe, tandis que d’autres estiment que la simple transformation locale suffit. Cette ambiguïté pose la question de l’efficacité réelle de la mesure : une préférence européenne mal définie pourrait avantager des entreprises peu innovantes ou peu engagées dans une production locale durable.
L’économiste Lionel Fontagné, directeur de l’Institut des politiques macroéconomiques et internationales, explique que l’Europe doit faire face à une concurrence accrue, notamment de la Chine, qui domine des secteurs clés comme les panneaux solaires ou les batteries électriques. Selon lui, la stratégie « Made in Europe » pourrait permettre de relocaliser certaines productions et de créer des emplois, mais elle comporte des risques. Par exemple, une protection trop forte pourrait entraîner des représailles commerciales ou une hausse des coûts pour les consommateurs. De plus, l’Europe dépend encore de nombreux pays pour des matières premières ou des technologies, ce qui limite l’impact immédiat de cette politique. Les experts soulignent aussi que la Chine et les États-Unis investissent massivement dans des industries stratégiques, comme les véhicules électriques ou l’intelligence artificielle, où l’Europe accuse un retard.
Plusieurs personnalités interviennent dans ce débat. Marion Gaillard, historienne spécialiste des questions européennes, rappelle que l’Europe a déjà connu des tentatives de relocalisation, comme dans les années 1980 avec les politiques industrielles, mais sans toujours réussir à créer une véritable autonomie. Olivier Lluansi, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM), met en garde contre une approche trop protectionniste, qui pourrait isoler l’Europe sur la scène internationale. La Commission européenne, dirigée par Stéphane Séjourné, joue un rôle central en proposant des financements conditionnés à la production locale. Enfin, la France, sous l’impulsion du gouvernement, pousse pour une souveraineté industrielle accrue, notamment dans les secteurs de la défense et de l’énergie.
Malgré ses ambitions, la stratégie « Made in Europe » se heurte à plusieurs obstacles. D’abord, la complexité des chaînes de valeur mondiales rend difficile une relocalisation totale. Par exemple, un smartphone contient des composants fabriqués dans plus de 20 pays différents. Ensuite, les coûts de production en Europe sont souvent plus élevés qu’en Asie, ce qui peut rendre les produits moins compétitifs. Enfin, les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) interdisent les discriminations trop marquées entre pays membres, ce qui limite la marge de manœuvre de l’UE. Les experts soulignent aussi que cette politique pourrait creuser les inégalités entre les États membres, certains pays comme l’Allemagne ou la France bénéficiant davantage de ces financements que d’autres, moins industrialisés.
La stratégie *« Made in Europe »* est encore en cours de construction, et son succès dépendra de plusieurs facteurs. Les experts s’accordent sur la nécessité d’investir dans l’innovation et la formation pour rendre l’industrie européenne plus compétitive. Par exemple, des programmes comme **Horizon Europe**, qui finance la recherche et développement, pourraient jouer un rôle clé. Cependant, le temps joue contre l’Europe : la Chine et les États-Unis accélèrent leurs investissements dans les technologies vertes et numériques, tandis que l’Europe peine à suivre. Le débat reste ouvert sur la capacité de l’UE à concilier souveraineté industrielle, compétitivité et règles du commerce international.

