Religieuses, des histoires de sœurs 4/4 : Les religieuses à l’heure du féminisme
Les grands défis qui traversent nos sociétés depuis #MeToo - égalité femme-homme, lutte contre les violences, libération de la parole - percutent aussi le monde catholique et interrogent la place et le rôle des religieuses dans l’Église..
Depuis quelques années, la figure de la religieuse connaît un regain d’intérêt dans la culture populaire et sur les réseaux sociaux, au point que certains observateurs parlent d’une « nonne-mania ». Des exemples illustrent cette tendance : la chanteuse Rosalía arborant un voile blanc, des religieuses qui deviennent virales sur TikTok, ou encore un film espagnol à succès sur l’entrée au couvent. Pour l’historienne Nicole Pellegrin, ce phénomène reflète « un regard féminin porté sur les religieuses », répondant à un besoin contemporain de nouvelles héroïnes. Elle souligne aussi que cette fascination révèle « les anxiétés de notre époque », certains y voyant une quête de paix intérieure dans un monde jugé chaotique. Cependant, cette image idéalisée contraste fortement avec la réalité du monde religieux, où les vocations diminuent et où les religieuses restent marginalisées.
Le nombre de religieuses dans le monde est en chute libre : elles étaient moins de 600 000 en 2024, dont seulement 17 000 en France. Cette baisse s’inscrit dans un déclin plus large du catholicisme en Europe, où les pratiques religieuses traditionnelles reculent. Pourtant, malgré leur nombre réduit, les religieuses jouent un rôle clé dans des domaines comme l’éducation, les soins ou l’accompagnement social. Leur présence, bien que discrète, reste essentielle dans de nombreuses communautés. Cette diminution interroge sur l’avenir des congrégations religieuses et sur leur capacité à attirer de nouvelles vocations, dans un contexte où les jeunes générations se détournent souvent des institutions traditionnelles.
Malgré leur engagement et leur nombre, les religieuses occupent une place marginale dans les instances dirigeantes de l’Église catholique, largement dominées par des hommes. Les postes de pouvoir, comme ceux d’évêques ou de cardinaux, leur sont presque systématiquement fermés. Cette situation reflète une structure hiérarchique traditionnelle où les femmes, même engagées dans la vie religieuse, sont exclues des décisions stratégiques. Les réformes récentes, comme l’ouverture du diaconat féminin évoquée par certains théologiens, restent très limitées et ne remettent pas en cause cette domination masculine. Les religieuses, bien que souvent mieux formées que par le passé, restent cantonnées à des rôles subalternes ou de soutien.
À partir de 2017, le mouvement #MeToo a révélé l’ampleur des violences sexuelles au sein de l’Église catholique, y compris celles subies par les religieuses. En France, des témoignages ont mis en lumière des abus commis par des prêtres, souvent minimisés ou ignorés par la hiérarchie ecclésiastique. Véronique Margron, ancienne présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), a souligné « une sorte d’abaissement du niveau d’indignation » envers les religieuses victimes, comparé à celui des enfants. Le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), publié en 2021, a confirmé ces dysfonctionnements, révélant des cas d’emprise spirituelle et de violences psychologiques, notamment au sein de congrégations comme les Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre.
Les religieuses sont aujourd’hui confrontées à un double défi : concilier leur engagement religieux avec les valeurs d’égalité portées par le féminisme. Certaines, comme les drag-nonnes du couvent parisien de la Perpétuelle Indulgence, utilisent l’humour et la provocation pour dénoncer les inégalités de genre dans l’Église. D’autres, comme la sociologue Céline Béraud, analysent comment les religieuses réinventent leur rôle dans une société en mutation. Cependant, leur capacité à s’émanciper reste limitée par les structures traditionnelles de l’Église, qui résistent aux changements. Leur parole, longtemps étouffée, émerge progressivement, mais leur influence reste faible face à l’autorité masculine dominante.
Plusieurs rapports et témoignages ont révélé des situations de violence et d’emprise au sein de congrégations religieuses. En 2026, un rapport indépendant a mis en lumière les *« 40 ans d’emprise »* subis par des religieuses bénédictines de Montmartre, dénonçant des abus spirituels et psychologiques. Ces enquêtes, menées par des commissions comme la *CIASE* ou la *CIASEP-BSCM*, ont permis de documenter des cas de harcèlement, de manipulation et de violences sexuelles, souvent étouffés par la hiérarchie. Ces révélations ont contribué à une prise de conscience, mais les solutions proposées restent limitées, faute de volonté politique ou institutionnelle forte pour réformer en profondeur l’Église.

