Pourquoi nous avons de plus en plus de mal à lire des textes longs – et comment entretenir cette capacité
L’ESSENTIEL La dernière enquête internationale PISA a révélé une baisse du niveau en lecture, en particulier des textes longs. Outre des capacités d’attention, la lecture dite « profonde » dépend de l’écho que le texte suscite en chacun.
L’enquête internationale PISA 2025, menée par l’OCDE auprès de jeunes de 15 ans, révèle une diminution de leurs compétences en lecture par rapport aux années précédentes. Cette baisse est particulièrement marquée pour les textes longs, suggérant une difficulté croissante à traiter des contenus complexes. L’OCDE souligne que cette tendance s’inscrit dans un contexte plus large de transformation des pratiques de lecture, influencées par les nouvelles technologies et les changements sociétaux. Par exemple, les mécanismes des plateformes numériques, conçus pour capter rapidement l’attention, pourraient réduire la capacité à se concentrer sur des textes exigeants. Cette évolution s’ajoute à un phénomène plus ancien, décrit par le sociologue allemand Hartmut Rosa, appelé l’accélération des sociétés, où le rythme de vie et la surcharge d’informations rendent difficile l’engagement dans des activités prolongées comme la lecture approfondie.
La lecture profonde ne se limite pas à la simple compréhension des mots ou des phrases. Selon Maryanne Wolf, professeure émérite en éducation à l’UCLA, elle englobe plusieurs processus cognitifs interdépendants. Il s’agit notamment de mobiliser ses connaissances antérieures pour interpréter le texte, de produire des inférences (c’est-à-dire des déductions logiques basées sur des informations implicites), d’adopter le point de vue de l’auteur ou d’autres personnages, et d’analyser ou d’évaluer de manière critique le contenu. Cette approche va au-delà du décodage littéral et permet de donner du sens à ce qui est lu. La lecture profonde peut aussi être envisagée comme une expérience personnelle, comme le montre l’anthropologue Michèle Petit : elle aide à structurer sa propre expérience et à se construire soi-même. Par exemple, Maryanne Wolf explique dans son ouvrage Lecteur, reste avec nous! comment sa propre capacité à lire des romans exigeants s’est réduite avec le temps, en raison d’un environnement favorisant des lectures fragmentées et rapides.
L’attention soutenue est une condition essentielle pour la lecture profonde. Des études, comme celle d’Amanda Miller et ses collègues en 2013, ont montré que des enfants âgés de 9 à 10 ans présentant un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) avaient plus de difficultés à retenir les idées centrales d’un texte de 263 mots que des enfants sans TDAH. Les chercheurs suggèrent que maintenir son attention pendant la lecture mobilise davantage de ressources cognitives chez ces enfants, ce qui limite leur capacité à relier les idées entre elles et à construire une compréhension cohérente. Une autre étude, menée par Pnina Stern et Lilach Shalev en 2013, a confirmé ce lien entre l’attention soutenue et la compréhension des textes chez des adolescents, avec ou sans TDAH. Ces travaux soulignent que lire un texte long nécessite de maintenir son attention suffisamment longtemps pour intégrer progressivement les informations et en construire une représentation globale.
L’intérêt porté à un texte joue un rôle clé dans la capacité à maintenir son attention pendant la lecture. Une étude de Sabine Krawietz et ses collègues en 2012 a révélé que des adultes jeunes et âgés lisant les premiers chapitres de Guerre et Paix de Tolstoï avaient moins tendance à s’égarer dans leurs pensées si le texte les intéressait. Contrairement aux idées reçues, les participants plus âgés, malgré une mémoire de travail moins performante, présentaient moins de vagabondage de la pensée que les plus jeunes. Cependant, lorsque les chercheurs ajustaient statistiquement cet intérêt, la différence disparaissait, montrant que l’engagement émotionnel ou intellectuel est un facteur déterminant pour rester concentré. Par exemple, un lecteur qui trouve un texte passionnant ou pertinent pour sa vie personnelle sera plus enclin à y consacrer du temps et de l’énergie, même si le contenu est complexe.
Le support sur lequel un texte est lu peut influencer la qualité de la compréhension. Plusieurs études comparant la lecture sur papier et sur écran ont mis en évidence un avantage pour le papier, notamment pour les textes documentaires. La matérialité du livre offre des repères spatiaux et sensoriels qui aident à situer et ordonner les informations au fil de la lecture. Par exemple, le fait de pouvoir feuilleter physiquement un ouvrage permet de visualiser la progression dans le texte et de mieux mémoriser sa structure. Une étude publiée en 2019 a confirmé que ces repères sensorimoteurs facilitent une lecture attentive et approfondie. Cependant, l’article précise que la lecture sur écran n’est pas impossible pour une lecture profonde, mais elle nécessite des conditions spécifiques, comme un environnement calme et sans distractions, pour être aussi efficace.
Pour entretenir la capacité à lire des textes longs, il est nécessaire de réunir plusieurs conditions. D’abord, le lecteur doit disposer de ressources attentionnelles suffisantes, c’est-à-dire être capable de se concentrer pendant une période prolongée. Ensuite, il doit trouver une raison valable de s’engager dans cette lecture, que ce soit par intérêt personnel, nécessité professionnelle ou curiosité intellectuelle. Enfin, l’environnement doit permettre cette concentration, en offrant un temps suffisamment long et en limitant les sollicitations concurrentes, comme les notifications des appareils numériques. Par exemple, lire un roman pour le plaisir, dans un lieu calme et sans interruption, favorise une immersion plus profonde que de consulter des articles en ligne entre deux tâches professionnelles. L’enjeu n’est donc pas seulement de lire plus, mais de créer des situations où la lecture longue devient une expérience enrichissante et pertinente.

