Non, le stoïcisme n'est pas ce « truc de mecs » revendiqué par les masculinistes
L’ESSENTIEL Le stoïcisme est une philosophie de l’éthique personnelle de la Grèce antique, qui enseigne la maîtrise de soi et l’acceptation sereine du destin. Sénèque, Épictète et Marc Aurèle comptent parmi les philosophes stoïciens les plus connus.
Le stoïcisme est une philosophie grecque antique née vers le IIIe siècle avant notre ère, qui enseigne comment vivre une vie vertueuse et épanouie. Ses fondateurs incluent Zénon de Citium, Cléanthe et Chrysippe. Parmi ses représentants les plus célèbres, on trouve Sénèque, Épictète et Marc Aurèle, tous actifs entre le Ier et le IIe siècle de notre ère. Cette philosophie prône la maîtrise de soi, l’acceptation sereine du destin (amor fati) et la recherche de la sagesse par la raison. Elle considère que les émotions négatives proviennent de jugements erronés et que la vertu, fondée sur la raison, est le seul bien véritable. Les stoïciens distinguent ce qui dépend d’eux (nos pensées et actions) de ce qui n’en dépend pas (les événements extérieurs), pour éviter la souffrance inutile. Cette approche vise à cultiver la résilience et l’harmonie avec la nature.
La manosphère désigne un ensemble de communautés en ligne, souvent antiféministes, qui promeuvent des idées misogynes sous couvert de discours sur la masculinité ou la séduction. En 2018, la classiciste américaine Donna Zuckerberg a analysé dans son livre Not All Dead White Men comment ces groupes s’approprient des concepts stoïciens pour justifier des stéréotypes de genre. Par exemple, ils interprètent la valorisation stoïcienne de la logique comme une preuve de la « supériorité rationnelle masculine », opposée à une prétendue irrationalité féminine. Ces communautés utilisent des extraits des œuvres de Sénèque, Épictète ou Marc Aurèle pour promouvoir une vision viriliste du stoïcisme, affirmant que les femmes seraient incapables de pratiquer cette philosophie. Zuckerberg souligne que ces détournements servent à renforcer des dynamiques de pouvoir inégalitaires, en présentant le stoïcisme comme une arme contre les femmes.
Contrairement aux interprétations de la manosphère, les stoïciens antiques défendaient une vision universaliste de la raison humaine. Le philosophe romain Gaius Musonius Rufus, actif au Ier siècle de notre ère, a explicitement affirmé que les femmes et les hommes possèdent les mêmes capacités rationnelles et peuvent donc accéder à la vertu stoïcienne. Il a même soutenu que les filles devraient recevoir la même éducation que les garçons, une idée radicale pour son époque. Musonius a cité des exemples de courage « viril » chez les femmes, comme la protection de leur progéniture, pour illustrer que les vertus stoïciennes (courage, modération, équité, sagesse) ne sont pas réservées aux hommes. Son approche, bien que limitée par les normes de son époque, est aujourd’hui considérée comme précurseure d’une forme de féminisme antique.
Marc Aurèle, empereur romain et philosophe stoïcien (121–180), a laissé un journal intime intitulé Méditations, où il s’adresse à lui-même pour se rappeler ses devoirs. Certains passages, comme ceux où il écrit « sois un homme », ont été détournés par la manosphère pour promouvoir une vision machiste de la philosophie. Cependant, ces phrases doivent être comprises dans leur contexte : Marc Aurèle ne s’adressait pas à un public, mais à lui-même, et le terme « homme » renvoie à l’âge adulte, non au genre. Pour lui, « être un homme » signifie incarner la rationalité, le calme et l’altruisme, en opposition à l’immaturité ou à l’irrationnel, qu’il associe parfois aux femmes dans un contexte culturel de son époque. Son objectif était de se perfectionner, pas d’exclure. Les stoïciens considéraient en effet que la vertu est la même pour tous les êtres humains, indépendamment de leur genre.
L’image contemporaine du stoïcien est souvent celle d’une personne froide, indifférente et détachée de ses émotions, une vision qui ne correspond pas à la réalité antique. Les stoïciens valorisaient en effet la maîtrise des émotions, mais pas leur suppression : ils encourageaient à ressentir les émotions de manière appropriée, sans se laisser dominer par elles. Leur but était de vivre en harmonie avec les autres et avec le monde, en agissant pour le bien commun. Cette confusion vient en partie de la récupération du stoïcisme par des courants comme la *manosphère*, qui en a fait un outil de domination masculine. Pourtant, les textes antiques montrent que le stoïcisme est une philosophie ouverte à tous, fondée sur l’égalité des capacités rationnelles et la recherche de la sagesse collective.

