Non, le stoïcisme n'est pas ce « truc de mecs » revendiqué par les masculinistes
Le stoïcisme, souvent réduit à une posture viriliste et émotionnellement froide par certains cercles masculinistes, est en réalité une philosophie universaliste centrée sur la raison et la communauté humaine. Cette récupération partielle par la manosphère soulève une question plus large : comment une pensée antique, fondée sur l’éthique et l’inclusion, peut-elle être détournée au service d’un discours essentialiste et genré ? L’enjeu dépasse la simple mécompréhension pour interroger les mécanismes de légitimation des idéologies par le biais de références culturelles prestigieuses.
Pourquoi la manosphère s’approprie-t-elle le stoïcisme, et quels arguments avancent ses partisans pour justifier cette lecture ?
La manosphère détourne des concepts stoïciens comme la maîtrise de soi ou la rationalité pour en faire des marqueurs de supériorité masculine, opposant une prétendue « rationalité virile » à une « irrationalité féminine ». Elle s’appuie notamment sur des citations isolées de Sénèque, Épictète ou Marc Aurèle pour promouvoir l’idée que les femmes seraient incapables d’atteindre l’excellence stoïcienne, tout en présentant cette philosophie comme une arme contre l’influence des femmes.
Quels éléments historiques ou philosophiques contredisent cette interprétation genrée du stoïcisme ?
Les stoïciens, comme Gaius Musonius Rufus au Ier siècle, défendaient l’égalité des capacités rationnelles entre hommes et femmes, affirmant que toutes deux pouvaient cultiver les vertus stoïciennes. Musonius Rufus, par exemple, plaidait pour une éducation identique des filles et des garçons, soulignant que le courage ou la modération n’étaient pas l’apanage d’un genre. Même Marc Aurèle, souvent cité par la manosphère, utilisait des expressions comme « sois un homme » dans un sens adulte et vertueux, non genré.
Comment Marc Aurèle lui-même a-t-il pu être instrumentalisé pour nourrir un discours viriliste ?
Certains passages des Méditations de Marc Aurèle, où il emploie des termes comme « sois un homme », ont été sortis de leur contexte pour suggérer une opposition entre virilité et féminité. Or, ces exhortations visaient avant tout à rappeler à l’auteur son devoir de rationalité et d’action pour le bien commun, sans distinction de genre. L’adjectif « bon » associé à « homme » dans ces phrases renvoie à une qualité morale universelle, bien plus qu’à une identité masculine.
Ce que ça pourrait changer
Cette récupération du stoïcisme par des groupes masculinistes illustre comment des philosophies anciennes peuvent être réinterprétées pour légitimer des discours contemporains, parfois en contradiction avec leurs fondements. Elle pose la question de la responsabilité des plateformes numériques dans la diffusion de contenus philosophiques décontextualisés, ainsi que celle des garde-fous nécessaires pour préserver l’intégrité des idées face à des instrumentalisation politiques ou idéologiques.

