Controverses sur l’antisémitisme et les racismes (1/2)
Pour donner une suite à la loi « Yadan » retirée, Aurore Bergé porte un projet de loi « de cohésion républicaine par la lutte contre le racisme et l’antisémitisme », dont la discussion est prévue cet automne. Ainsi se repose la question de l’articulation et/ou des différences entre racismes et antisémitisme en France.
En France, le débat sur l’antisémitisme et les racismes est très polarisé, comme l’a montré la polémique autour de la loi « Yadan » au printemps 2026. Cette loi, retirée, visait à renforcer la lutte contre ces phénomènes, mais son échec illustre les tensions persistantes. Un nouveau projet de loi, porté par Aurore Bergé, est prévu pour l’automne 2026. Il soulève la question de la distinction et de l’articulation entre antisémitisme et autres formes de racisme. Ces discussions reflètent des clivages profonds dans la société française, où les approches politiques et académiques s’opposent souvent sur la manière de traiter ces sujets.
L’Allemagne dispose d’un centre de recherche dédié à l’étude de l’antisémitisme, le Zentrum für Antisemitismusforschung (ZfA) de Berlin. Contrairement à la France, où les débats sont souvent marqués par des polémiques, ce centre incarne une approche scientifique et nuancée. Il encourage une réflexion comparative entre antisémitisme, sexisme et racismes, en analysant leurs intersections et imbrications. Cette démarche vise à éviter les simplifications et à promouvoir un dialogue constructif, loin des polarisations idéologiques qui caractérisent parfois le débat français.
En Allemagne, une partie des chercheurs accuse les Postcolonial Studies et les Critical Race Studies d’ignorer ou de minimiser l’antisémitisme, voire de le reproduire. Ces courants, très influents dans les universités, sont critiqués pour leur approche jugée eurocentrique et leur manque de prise en compte des spécificités de l’antisémitisme. À l’inverse, les études sur l’antisémitisme sont parfois accusées d’être trop favorables à l’État d’Israël ou de manquer de recul critique. Ces tensions, surnommées la « querelle des historiens 2.0 », ont débuté en 2020 et portent aussi sur la place de la Shoah et du colonialisme dans la mémoire collective allemande.
Un autre point de friction en Allemagne concerne la critique de la politique israélienne. Certains estiment qu’il est devenu difficile, voire impossible, de critiquer Israël sans être accusé d’antisémitisme, en raison d’une norme dominante perçue comme anti-antisémite. Cependant, des chercheurs comme Meron Mendel, dans son ouvrage Über Israel reden (2023), soulignent que cette critique reste possible, même si elle est parfois instrumentalisée. D’autres, comme Bill Niven, rappellent que ces accusations peuvent elles-mêmes relever de l’antisémitisme, en suggérant l’existence d’un « pouvoir juif » qui contrôlerait le débat public.
L’article souligne que la recherche allemande, notamment via le ZfA, propose une « éthique de la discussion » plus apaisée que celle observée en France. Elle privilégie la controverse scientifique productive plutôt que le « campisme », c’est-à-dire le fait de prendre systématiquement parti pour un camp. Cette approche permet d’aborder des sujets sensibles comme l’antisémitisme ou le colonialisme sans tomber dans des oppositions stériles. Elle offre ainsi un modèle alternatif pour penser les liens entre différents types de discriminations.
L’article est coécrit par Salima Naït Ahmed, philosophe et politiste spécialiste des questions de discriminations, et Bruno Quélennec, historien et maître de conférences en études germaniques. Leur travail s’inscrit dans une réflexion plus large sur les méthodes de recherche et les enjeux politiques liés à l’étude de l’antisémitisme et des racismes. Ils s’appuient sur des travaux allemands pour proposer une analyse comparative et critique, en mettant en lumière les forces et les limites des approches françaises et allemandes.

