Apprenons à aimer la laisse de mer, ce tapis d'algues et sa vie foisonnante
C'est un tapis qui habille les plages, souvent jugé disgracieux. Pourtant, la laisse de mer abrite un écosystème unique et son élimination pour le confort des baigneurs a des conséquences pour la vie sur terre et en mer.
La laisse de mer désigne un amas d’algues, de débris végétaux et d’organismes marins échoués sur le rivage par les marées. Elle se forme naturellement à chaque cycle de marée et se renouvelle en permanence. Contrairement aux marées d’algues vertes (liées à l’élevage intensif et nocives pour la santé), la laisse de mer est un phénomène écologique sain. Elle est souvent comparée à l’humus des forêts, car elle joue un rôle similaire : nourrir le sol et favoriser la vie. Sur les plages de Belle-Île-en-Mer, elle est composée de laminaires (algues en rubans formant des forêts sous-marines), de capsules d’œufs de raie, de bois flotté, de pouce-pieds, de pinces de crabes et de restes de poissons. Cet écosystème abrite une biodiversité riche, souvent méconnue.
Depuis les années 1990, de nombreuses communes littorales françaises éliminent la laisse de mer pour des raisons esthétiques ou touristiques. En 1999, après le naufrage du pétrolier Erika, des cribleuses (machines séparant le sable des déchets) ont été massivement utilisées, supprimant les tapis d’algues au passage. Aujourd’hui, 70 % des plages nettoyées dans le golfe du Lion le sont de manière intensive avec des machines. Ce nettoyage mécanique, qui s’intensifie en été, vise à offrir des plages lisses et sans débris pour les touristes. Pourtant, il prive la plage d’un écosystème essentiel, transformant un milieu vivant en un espace stérile. Cette pratique illustre une amnésie environnementale, où les vacanciers oublient ce à quoi ressemble une plage naturelle.
La laisse de mer abrite une chaîne alimentaire complexe : des insectes comme les talitres sauteurs (petits crustacés translucides) et les puces de mer y vivent et se nourrissent des algues en décomposition. Ces invertébrés servent ensuite de proie à des oiseaux comme le tournepierre à collier ou le gravelot à collier interrompu, qui nichent dans les algues pour camoufler leurs œufs. En se décomposant, la laisse fertilise aussi les plantes terrestres comme la roquette de mer ou le chou marin, qui stabilisent le sable et limitent l’érosion côtière. Sans elle, 20 000 km de côtes françaises, déjà rongées par l’érosion, seraient encore plus vulnérables. La laisse de mer est donc un maillon indispensable pour de nombreuses espèces, terrestres et marines.
Éliminer la laisse de mer tue les réseaux écologiques qu’elle soutient. Les oiseaux migrateurs perdent une source de nourriture cruciale, les plantes du littoral manquent d’engrais naturel, et les juvéniles de poissons côtiers trouvent moins de proies. Pourtant, beaucoup de communes minimisent ou nient ces impacts. Une étude de l’Office français de la biodiversité (OFB) et du Parc naturel marin du golfe du Lion en 2021 révèle que les communes privilégient souvent le confort des touristes au détriment de l’écologie. Le nettoyage mécanique coûte aussi plus cher : il nécessite des machines, du carburant et des agents supplémentaires, alors que le nettoyage manuel (à la main) est moins onéreux et tout aussi efficace pour retirer les déchets plastiques.
Belle-Île-en-Mer est une exception en France : ses 82 km de côtes conservent leur laisse de mer toute l’année, même en été où l’île accueille 450 000 visiteurs. Les déchets sont retirés manuellement par des gardes du littoral, sans machines. Cette approche préserve l’écosystème et coûte moins cher. Pourtant, certains visiteurs, comme des adolescents interrogés, jugent la laisse de mer « gênante » ou « dégoûtante » par méconnaissance. Pour Gaël Cardinal, responsable adjoint du service espaces naturels de Belle-Île, il s’agit d’une question de partage : « Les humains ne sont pas endémiques de la plage. Nous devons apprendre à la partager avec les espèces qui en ont besoin. »
Depuis quelques années, une évolution positive est observée : des communes comme Ajaccio, L’Aiguillon-sur-Mer ou Concarneau passent au nettoyage manuel intégral. Florian Geoffroy, directeur de Rivages de France (association de gestionnaires d’espaces naturels), explique que le principal frein est la peur du jugement des touristes. Pour convaincre, il recommande des formations pour les agents communaux, des panneaux d’information sur les plages et des réunions publiques. Le nettoyage manuel est aussi plus simple à organiser : deux agents saisonniers suffisent, contre une logistique complexe pour les machines. L’enjeu est de sensibiliser le public à l’importance de la laisse de mer, un milieu hyper changeant où les conditions peuvent passer de l’immersion dans une eau à 12 °C à un assèchement total en quelques heures.
Le programme *Plages vivantes*, porté par le *Muséum national d’histoire naturelle*, propose aux citoyens de contribuer à la recherche sur la laisse de mer. Via des protocoles de suivi, les volontaires aident à collecter des données sur la biodiversité des algues échouées, reflétant l’état de santé des habitats marins. Ces actions permettent à la fois de sensibiliser la population et d’alimenter les études scientifiques. Toutes les informations pour participer sont disponibles sur le site de *Plages vivantes*. Cette démarche illustre une approche collaborative pour mieux comprendre et protéger ce milieu fragile.

