Nos émotions ont-elles une culture ?
Jeanne Tsai et Batja Mesquita montrent que les émotions sont façonnées par des logiques culturelles qui orientent nos relations et nos jugements. Elles interrogent ainsi ce que signifie comprendre autrui dans des sociétés culturellement plurielles..
Les émotions ne sont pas uniquement des réactions biologiques universelles, mais aussi des phénomènes profondément influencés par la culture. Deux chercheuses, Jeanne L. Tsai (Stanford) et Batja Mesquita (KU Leuven), spécialistes en psychologie culturelle, montrent que les émotions que nous valorisons, celles que nous ressentons et celles que nous affichons varient selon les contextes culturels. Par exemple, aux États-Unis, l’enthousiasme et l’excitation sont souvent perçus comme des idéaux à atteindre, tandis qu’en Asie de l’Est, le calme et la modération sont davantage valorisés. Ces différences ne sont pas anodines : elles se reflètent dans les interactions quotidiennes, les médias, les institutions et même les attentes professionnelles. Les émotions deviennent ainsi un marqueur culturel, façonnant nos relations sociales et notre perception des autres.
Jeanne L. Tsai explique le cycle culturel des émotions, un concept clé pour comprendre comment la culture influence nos ressentis. Selon ce modèle, les idéaux émotionnels (comme l’enthousiasme aux États-Unis ou le calme en Asie de l’Est) existent d’abord dans notre esprit individuel, puis se manifestent dans nos interactions sociales, les médias et les institutions. Par exemple, aux États-Unis, les publicités et les livres pour enfants montrent davantage de sourires enthousiastes que dans les pays d’Asie de l’Est. Les employeurs américains privilégient aussi les candidats affichant ces expressions, reflétant ainsi ces idéaux culturels. Ce cycle crée un environnement où les émotions deviennent un langage partagé, renforçant les normes culturelles.
Les différences culturelles dans les émotions s’expliquent en partie par la conception du moi. Dans les cultures occidentales, comme aux États-Unis, le moi indépendant domine : les individus se définissent par leurs traits personnels et cherchent à influencer leur environnement. Cela favorise des émotions comme l’enthousiasme, perçu comme un outil pour agir et convaincre. À l’inverse, dans les cultures d’Asie de l’Est, le moi interdépendant est plus répandu : les individus se définissent par leurs relations et visent à s’adapter aux autres. Ici, le calme et la retenue sont valorisés, car ils permettent de mieux percevoir les attentes sociales. Ces deux modèles façonnent des dynamiques relationnelles opposées, comme le montrent les études sur les couples belges (conflits) et japonais (empathie).
Batja Mesquita souligne que les émotions ne sont pas seulement des réactions individuelles, mais aussi des outils pour construire des relations. Par exemple, dans les couples belges, la colère sert à défendre ses besoins, tandis que dans les couples japonais, l’empathie permet de préserver l’harmonie. Ces différences créent des logiques relationnelles distinctes : l’une axée sur l’affirmation de soi, l’autre sur la préservation du lien. Dans des contextes multiculturels, ces divergences peuvent poser problème. Une étude a montré que les immigrés dont les émotions ressemblent à celles de la culture majoritaire (par exemple, l’enthousiasme aux États-Unis) nouent plus facilement des amitiés avec cette culture. À l’inverse, un décalage émotionnel peut rendre les relations plus difficiles, que ce soit pour les minorités ou pour la majorité.
Jeanne Tsai et son équipe ont démontré que les idéaux émotionnels influencent la manière dont nous percevons et traitons les autres. Aux États-Unis, les personnes enthousiastes sont jugées plus chaleureuses, sympathiques et dignes de confiance que celles qui affichent un calme apparent. Cette perception a des conséquences concrètes : les Américains sont plus enclins à prêter de l’argent ou à embaucher des candidats exprimant de l’enthousiasme, même si leurs compétences sont identiques. Ces biais culturels s’appliquent à tous, indépendamment du genre ou de l’origine ethnique. Ils montrent comment les émotions deviennent un critère implicite d’appartenance, influençant les opportunités sociales et professionnelles.
Les malentendus culturels liés aux émotions sont fréquents, car nous les percevons comme universels et naturels. Par exemple, un sourire enthousiaste peut être mal interprété : perçu comme sincère aux États-Unis, il peut sembler artificiel ou intrusif dans certaines cultures asiatiques. À l’inverse, une personne calme peut être jugée froide ou distante dans un contexte occidental. Ces incompréhensions sont souvent ignorées au profit de différences plus visibles, comme la langue ou la cuisine. Pourtant, elles jouent un rôle clé dans l’intégration, les relations professionnelles ou même les politiques publiques. Reconnaître ces différences est essentiel pour réduire les tensions et favoriser une meilleure communication interculturelle.

