Tout un mandat, être premier ministre du Québec
Il est bien loin d’être un premier ministre «provincial» comme les autres..
Le premier ministre du Québec n’est pas un simple chef de gouvernement provincial comme les autres. Il incarne les aspirations d’une nation francophone en Amérique du Nord, tout en devant protéger sa langue et sa culture face à l’influence anglophone. Cette responsabilité dépasse la gestion des services publics (écoles, hôpitaux, économie) : il doit aussi légitimer et pérenniser l’avenir de la communauté nationale québécoise, que celle-ci soit à l’intérieur ou hors du Canada. Historiquement, des figures comme Honoré Mercier (1887-1891) ou Jean Lesage (1960-1966) ont marqué cette fonction en la transformant en un rôle de chef d’État pour une nation distincte. Les attentes des Québécois envers leur premier ministre sont donc bien plus élevées que celles envers les autres premiers ministres provinciaux.
La Révolution tranquille (période des années 1960) a profondément transformé le Québec en modernisant ses institutions et en affirmant son identité nationale. Gérard Bouchard, historien et professeur émérite, souligne que cet héritage influence encore aujourd’hui les attentes envers le premier ministre. Celui-ci doit défendre non seulement la langue française et la culture québécoise, mais aussi les valeurs issues de cette période : laïcité de l’État, égalité, démocratie, pluralisme, respect de la diversité et solidarité. François Legault (2018-2026) a notamment fait de la protection de ces valeurs une priorité, bien que certains chercheurs, comme Jean-Philippe Warren, estiment que la laïcité relève davantage d’un enjeu conjoncturel que d’une responsabilité intrinsèque du premier ministre.
Gérard Bouchard insiste sur l’importance pour un premier ministre québécois de préserver la langue française, menacée par l’anglicisation, et de renforcer le sentiment d’appartenance nationale. Il doit incarner les désirs et les aspirations des Québécois, tout en assurant la cohésion sociale d’une petite nation souvent divisée. Selon lui, le premier ministre doit être perçu comme « l’un des nôtres » : proche des citoyens, accessible, empathique et conscient de l’histoire du Québec. René Lévesque (1976-1985) est cité comme un exemple de cette proximité, combinant leadership politique et sensibilité populaire. La capacité à se mêler aux foules, à montrer de l’émotion et à éviter un discours trop éloigné de la culture populaire est souvent attendue.
Les Québécois attendent avant tout de leur premier ministre qu’il incarne leurs insécurités et leurs aspirations, tandis que le gouvernement fédéral est davantage perçu comme une source de subventions ou de droits non obtenus. Gérard Bouchard note que les émotions liées au fédéral sont rares, sauf dans des contextes particuliers. Il mentionne l’exemple de Wilfrid Laurier (premier ministre du Canada de 1896 à 1911) ou de Justin Trudeau (2015-2025), qui étaient « des leurs » et ont suscité une identification forte. Aujourd’hui, la relation avec le fédéral dépend de la conjoncture politique, comme les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis ou les crises sanitaires.
Gérard Boismenu, professeur de science politique, analyse l’autonomisme québécois comme une « mythologie » politique, c’est-à-dire un récit mobilisateur mais peu concret dans ses résultats. François Legault aurait selon lui cherché à donner une légitimité à une position politique excluant l’indépendance, en s’appuyant sur cette mythologie. Pourtant, l’institution du premier ministre reste un « rempart solide » pour la communauté nationale, sa langue et sa culture. Tout aspirant premier ministre doit donc, d’une manière ou d’une autre, adhérer aux principaux repères de la protection de l’identité québécoise, même si les priorités peuvent varier selon les époques et les contextes politiques.

