Du rail aux ETF : 130 ans de Dow Jones racontent les métamorphoses du capitalisme financier
L’ESSENTIEL Dow Jones SPF 500, Nasdaq, ces termes sont souvent utilisés. Mais savez-vous vraiment ce qu’ils recouvrent ? L’histoire des indices boursiers est riche.
Le Dow Jones Industrial Average (DJIA), créé le 26 mai 1896, puise ses racines dans un indice ferroviaire antérieur, le Dow Jones Railroad Average (DJRA), lancé en 1884 dans le Customer’s Afternoon Letter, ancêtre du Wall Street Journal. À l’époque, l’économie américaine était dominée par le rail, qui unifiait le pays et reliait les villes. Le DJRA suivait 11 entreprises ferroviaires, principalement. Contrairement à un indice moderne, le DJRA était pondéré par les prix : il additionnait simplement les cours des actions des entreprises composant l’indice, puis divisait cette somme par le nombre de valeurs. Ainsi, une action chère influençait davantage l’indice qu’une action bon marché, même si cette dernière représentait une capitalisation boursière plus importante. Cette méthode, rapide à calculer, permettait une publication quotidienne dans la presse financière, destinée aux investisseurs de New York.
En 1896, le DJRA laisse place au DJIA, qui reflète la seconde révolution industrielle. Le gaz, l’acier et l’électricité remplacent progressivement le rail comme secteurs dominants. Le DJIA commence avec 12 valeurs, puis passe à 20 en 1916, et enfin à 30 en 1928, un format qu’il conserve aujourd’hui. Sa composition évolue pour représenter l’économie américaine : les entreprises sont sélectionnées en fonction de leur taille, de leur influence et de leur réputation. Contrairement au DJRA, le DJIA est pondéré par les prix, ce qui signifie qu’une action chère pèse plus lourd dans l’indice qu’une action bon marché, même si cette dernière a une capitalisation boursière plus élevée. Cette méthode, bien que critiquée pour son manque de précision, reste en vigueur pour des raisons historiques.
Dans les années 1920, le DJIA devient un outil médiatique accessible au grand public. Des journaux comme le New York Herald Tribune et The Annalist, un supplément du New York Times, publient des graphiques et des rendements boursiers, permettant aux investisseurs et au public de suivre l’évolution du marché. Cette période marque aussi l’essor des fonds d’investissement et de la presse financière. Parallèlement, Standard Statistics (ancêtre de Standard & Poor’s) lance en 1926 des indices pondérés par la capitalisation boursière, offrant une mesure plus précise des performances des fonds. Ces indices, plus documentés, s’inscrivent dans une véritable industrie de l’information financière, couvrant un large éventail d’actions.
Le krach d’octobre 1929 révèle l’importance du DJIA comme indicateur économique. Grâce à son historique, l’effondrement du marché devient visible et compréhensible pour le grand public. Après cette crise, des économistes comme Alfred Cowles et des institutions comme la Cowles Commission utilisent les indices pour évaluer la performance des prévisionnistes boursiers. Cowles compare leurs conseils à une stratégie passive basée sur un indice, posant les bases de la finance empirique. Il reconstruit des séries de cours, dividendes et rendements de 1871 à 1937, faisant du DJIA un outil de preuve statistique. Irving Fisher et Wesley Clair Mitchell intègrent également les dividendes dans les indices, distinguant les indices de prix (qui mesurent la hausse des cours) des indices de rendement total (qui incluent les dividendes et reflètent l’enrichissement réel des actionnaires).
Dans les années 1950, l’essor des fonds d’investissement s’accélère, notamment grâce à une décision de justice de 1950 qui impose les retraites comme objet de négociation collective. Harry Markowitz fonde en 1952 la théorie moderne du portefeuille, montrant que les investisseurs rationnels doivent diversifier leurs placements pour optimiser le rendement ajusté du risque. Cette théorie influence la gestion des fonds. En 1957, le S&P 500 est lancé avec 500 valeurs, pondérées par la capitalisation flottante (c’est-à-dire le nombre d’actions effectivement disponibles à la vente). Ce nouvel indice permet une évaluation plus précise des performances des fonds, contrairement au DJIA, toujours pondéré par les prix. Le DJIA reste cependant un symbole des grandes entreprises américaines.
En 1970, le Railroad Average devient le Transportation Average, reflétant la domination des transports modernes (camions, avions, logistique) sur le rail. Un an plus tard, le Nasdaq Composite est créé, pondéré par la capitalisation et ouvert à toutes les valeurs cotées sur ce marché. Ce nouvel indice donne un visage chiffré au capitalisme technologique. Il faudra attendre 1999 pour que des entreprises emblématiques comme Microsoft et Intel, cotées au Nasdaq, intègrent enfin le DJIA. Le Nasdaq devient ainsi un symbole de l’innovation et de la croissance des entreprises technologiques, tandis que le DJIA reste ancré dans l’industrie traditionnelle.
À partir des années 1980, les fonds indiciels puis les ETF (Exchanged Traded Funds) se développent. Ces fonds répliquent mécaniquement des indices, sans chercher à battre le marché, une stratégie qui s’impose face à l’incapacité des gestionnaires actifs à surperformer durablement. Dans les années 2010, l’essor fulgurant des ETF modifie la dynamique des marchés. L’entrée ou la sortie d’une entreprise d’un indice peut déclencher des achats ou des ventes massifs, augmentant les corrélations entre les actions et influençant la formation des prix. Les indices ne se contentent plus de mesurer le marché : ils organisent une part croissante des flux financiers qu’ils observent, devenant des infrastructures d’investissement à part entière.
Le DJIA, malgré ses limites (pondération par les prix, absence des dividendes), reste un symbole de l’industrie américaine. Sa composition n’est pas déterminée par des formules mathématiques, mais par un comité composé de représentants du Wall Street Journal et de S&P Dow Jones Indices. Ce comité sélectionne les entreprises en fonction de leur réputation et de leur représentativité dans l’économie américaine. Contrairement au S&P 500, le DJIA ne reflète pas fidèlement la performance globale du marché, mais il incarne plutôt un panthéon des grandes entreprises américaines. Cette particularité en fait un indicateur historique et culturel, bien plus qu’un simple baromètre économique.
En 130 ans, le DJIA a évolué : d’abord un simple chiffre publié dans un journal en 1884, il est devenu un baromètre industriel, un système d’information financière, un outil statistique, un *benchmark* pour les fonds, un emblème technologique, puis une infrastructure d’investissement. Son histoire illustre comment la finance a progressivement pris le contrôle de ce qu’elle mesure. Le DJIA, malgré ses imperfections, reste un fil rouge de l’histoire économique américaine, reflétant les métamorphoses du capitalisme financier, de l’ère industrielle à l’ère numérique. Il montre comment les indices, initialement conçus pour informer, ont fini par orienter les flux de capitaux et façonner l’économie.

