L’utopie du Global Justice Report : tout le monde riche, mais riche de quoi ?
Le Global Justice Report promet une convergence mondiale vers 5 000 euros par mois et par habitant, une forte réduction du temps de travail et le maintien du réchauffement sous les 2 °C. Bien davantage qu’une redistribution des richesses, cette utopie suppose une transformation profonde du pouvoir d’achat, du travail et de la productivité.
Le Global Justice Report, dirigé par Thomas Piketty, propose un scénario ambitieux visant à réduire les inégalités mondiales d’ici 2100. Son objectif principal est de faire converger tous les pays vers un revenu national moyen d’environ 5 000 euros par mois et par habitant, exprimé en parité de pouvoir d’achat de 2025. Cette somme, qui rappelle le niveau de vie des classes aisées en Europe, ne vise pas à généraliser une consommation matérielle excessive, mais plutôt à réorienter l’économie vers des activités moins polluantes comme la santé et l’éducation. Le rapport s’accompagne d’une réduction du temps de travail annuel, passant de 2 100 heures à 1 000 heures par personne employée, tout en maintenant le réchauffement climatique sous les 2 °C. Contrairement à une simple redistribution des richesses, cette utopie repose sur une transformation profonde du pouvoir d’achat, du travail et de la productivité. La faisabilité économique de ce projet dépendrait avant tout de la volonté politique des États.
Les 5 000 euros par mois et par habitant ne représentent pas une somme nominale pour l’année 2100, mais une valeur ajustée en parité de pouvoir d’achat (PPA) de 2025. La PPA est un outil économique qui permet de comparer les revenus entre pays en tenant compte du coût réel de la vie, plutôt que des taux de change. Pour un Européen, ce montant évoque un mode de vie confortable, incluant logement, mobilité, loisirs et vacances. Cependant, les auteurs du rapport soulignent que généraliser ce niveau de consommation à l’échelle mondiale serait insoutenable pour l’environnement. Leur proposition mise donc sur une réorientation de l’économie vers des services à faible empreinte écologique, comme l’éducation et les soins, plutôt que vers la production massive de biens matériels. L’objectif n’est pas d’accumuler des richesses matérielles, mais de privilégier des activités humaines et un temps libéré pour des usages collectifs.
Le Global Justice Report prévoit une réduction drastique du temps de travail annuel, passant de 2 100 heures actuellement à 1 000 heures par personne employée d’ici 2100. Cette proposition s’appuie sur l’hypothèse que les gains de productivité continueront à progresser, comme ils l’ont fait depuis deux siècles. La productivité mesure la quantité de biens ou services produits par heure travaillée. Une hausse de la productivité permet de produire plus avec moins d’heures, libérant ainsi du temps pour d’autres activités. Les auteurs estiment que cette évolution est réaliste, bien que partielle, car elle s’inscrit dans une tendance historique. Cependant, cette réduction du temps de travail pose la question de la répartition des gains de productivité : faut-il les utiliser pour augmenter les salaires, réduire les heures travaillées, ou les deux ? Le rapport suggère une combinaison des deux, tout en maintenant une économie capable de financer des services publics essentiels.
Pour rendre viable leur utopie, les auteurs du Global Justice Report misent sur un recentrage de l’économie autour de deux secteurs clés : l’éducation et la santé. Ces domaines, souvent considérés comme des dépenses, seraient transformés en leviers de prospérité collective. L’idée est que ces secteurs, à forte intensité humaine et à faible empreinte matérielle, pourraient absorber une partie des 5 000 euros de revenu moyen par habitant. Par exemple, une société où chacun aurait accès à des soins de qualité et à une éducation continue pourrait voir sa productivité globale augmenter, non pas par une production accrue de biens, mais par une amélioration des compétences et de la santé de sa population. Cette approche remet en cause le modèle traditionnel de croissance basé sur la consommation matérielle, pour privilégier une richesse fondée sur le bien-être et la qualité des interactions humaines. Le défi est de concilier cette vision avec les contraintes environnementales, comme la limitation du réchauffement climatique à 2 °C.
Le scénario du *Global Justice Report* intègre une contrainte environnementale majeure : limiter le réchauffement climatique à 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Pour y parvenir, les auteurs proposent de réduire l’empreinte matérielle de l’économie, c’est-à-dire la quantité de ressources naturelles utilisées pour produire des biens et services. Cela implique de sortir progressivement d’un modèle économique basé sur la surconsommation et la production de masse, au profit d’une économie circulaire et sobre. Cependant, cette transition soulève des questions complexes. Comment financer des services publics comme la santé et l’éducation sans recourir à une croissance économique traditionnelle ? Comment concilier une réduction du temps de travail avec la nécessité de maintenir une productivité suffisante pour financer ces services ? Le rapport suggère que ces défis sont surmontables, mais leur résolution dépendra largement de choix politiques et collectifs, ainsi que de l’innovation technologique et sociale.

