[Dossier] Open data des décisions de justice : où en est-on en 2026 ?
Initié il y a maintenant 10 ans, dès 2016, avec la loi pour une République numérique et modifié par la loi de programmation de la Justice 2018-2022 , le régime de la mise à disposition du public des décisions de justice sous forme électronique, également appelé open data progresse depuis lors, étape après étape, juridiction après juridiction. Claire Strugala, Cheffe du pôle du numérique et de la diffusion de la jurisprudence et Directrice du projet Open data à la Cour de cassation dresse pour le Village de la Justice le bilan des 10 dernières années et les perspectives de l'open data (dont nous vous rappelons les principales étapes après son interview).
L’open data judiciaire désigne la mise à disposition gratuite et publique des décisions rendues par les tribunaux et cours de justice en France. Ce principe, inscrit dans la loi pour une République numérique de 2016, vise à renforcer la transparence de la justice et à permettre aux acteurs privés (éditeurs juridiques, legaltechs) de réutiliser ces données pour créer des services innovants. La France se distingue en Europe par l’ampleur de son projet : plus de 2 millions de décisions ont déjà été publiées en 2026, contre une diffusion plus limitée dans d’autres pays. La Cour de cassation joue un rôle central en centralisant ces données avant leur diffusion. Cependant, le déploiement reste progressif, avec des étapes différenciées selon les types de juridictions et de matières (civile, pénale, administrative).
Le déploiement de l’open data judiciaire suit un calendrier précis, débuté en 2021 et prévu jusqu’en 2028. Pour la matière civile, les décisions des cours d’appel ont été publiées en 2022, suivies par celles des tribunaux judiciaires en 2023-2024, puis des tribunaux de commerce en 2025. Les conseils de prud’hommes (CPH) seront intégrés en octobre 2026. La matière pénale, plus complexe, sera traitée en deux phases : 2027 pour les décisions correctionnelles et 2028 pour les contraventions et les cours d’assises. Ce calendrier reflète les défis techniques et juridiques, notamment l’anonymisation des données sensibles en matière pénale, où l’équilibre entre transparence et protection de la vie privée est crucial.
L’anonymisation (ou occultation) consiste à masquer les informations personnelles dans les décisions judiciaires avant leur publication pour protéger la vie privée des parties, des magistrats ou des greffiers. Le décret de juin 2020 précise les règles : les noms et prénoms des parties et des tiers sont systématiquement occultés, ainsi que tout élément permettant de les identifier (adresses, numéros de téléphone, etc.). Pour les décisions pénales, des règles supplémentaires s’appliquent en raison de leur sensibilité. En juillet 2025, un rapport a proposé d’étendre cette occultation aux noms des magistrats, greffiers et avocats, ainsi qu’aux dénominations sociales des entreprises, afin de renforcer la protection des données. Ces règles visent à concilier le droit à l’information et le respect de la vie privée.
La Cour de cassation est l’institution centrale de l’open data judiciaire en France. Elle centralise les décisions des juridictions judiciaires avant leur publication et garantit leur fiabilité et leur intégrité. Depuis 2026, elle assume une double mission : d’une part, unifier la jurisprudence en clarifiant les interprétations du droit, et d’autre part, diffuser des données judiciaires accessibles et authentiques. La Cour supervise également la plateforme Judilibre, qui permet au public et aux professionnels d’accéder aux décisions. À l’ère des hallucinations juridiques (informations erronées ou biaisées diffusées par des outils d’IA), elle devient un acteur clé pour fournir des données fiables et vérifiées.
Le déploiement de l’open data judiciaire se heurte à deux types de défis. D’abord, des difficultés techniques : les systèmes informatiques des juridictions sont souvent obsolètes, et il n’existe pas de registre national centralisé des décisions. Chaque tribunal produit et conserve ses décisions localement, ce qui complique leur transmission à la Cour de cassation. Ensuite, des enjeux juridiques se posent, notamment pour les décisions pénales, où la sensibilité des données (noms des victimes, accusés, etc.) impose un traitement rigoureux. L’anonymisation est réalisée par les magistrats et les greffes, ce qui nécessite un accompagnement au changement. La modernisation numérique du ministère de la Justice vise à résoudre ces problèmes d’ici 2028.
La France a fait le choix politique de ne pas monétiser les données judiciaires. Contrairement à certains pays qui vendent l’accès à ces informations, l’État les met gratuitement à disposition des acteurs privés (éditeurs juridiques, legaltechs) pour stimuler l’économie numérique. Ces entreprises peuvent ensuite développer des services payants basés sur ces données, comme des bases de jurisprudence enrichies ou des outils d’analyse juridique. Ce modèle vise à soutenir l’innovation tout en garantissant un accès large et gratuit au public. En 2026, plus de 2 millions de décisions sont déjà accessibles, et leur réutilisation commerciale est en plein essor.
D’ici 2030, plusieurs évolutions majeures sont attendues dans le domaine de l’open data judiciaire. D’abord, l’accessibilité des données sera améliorée grâce à une meilleure ergonomie de la plateforme Judilibre, permettant au grand public de trouver plus facilement les décisions utiles. Ensuite, un travail de pédagogie sera mené pour expliquer les décisions complexes au citoyen. Enfin, la Cour de cassation prévoit de mettre en valeur les décisions présentant un intérêt juridique particulier, afin d’aider les professionnels du droit à s’y retrouver dans la masse croissante de données. Ces mesures visent à renforcer le rôle de la justice comme source d’information et d’éclairage pour les citoyens.
En juillet 2025, un rapport commandé par le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a proposé des modifications majeures aux règles d’occultation des décisions judiciaires. Ce rapport, issu d’un groupe de travail présidé par Daniel Ludet, conseiller honoraire à la Cour de cassation, recommande l’occultation systématique des noms des magistrats, greffiers, avocats et des dénominations sociales des entreprises avant publication. Il propose également la création de flux différenciés : des versions moins anonymisées des décisions seraient réservées à certains utilisateurs (éditeurs juridiques, chercheurs) sous licence, afin de préserver leurs activités tout en protégeant les données sensibles. Ces propositions visent à adapter l’open data aux enjeux de souveraineté et de sécurité économique.
En 2026, la France se distingue en Europe par l’ampleur de son projet d’open data judiciaire. Avec plus de 2 millions de décisions publiées, elle dépasse la plupart de ses voisins en volume et en transparence. Par exemple, les cours d’appel administratives et judiciaires publient respectivement 35 000 et 180 000 décisions par an. Cependant, d’autres pays européens adoptent des approches différentes : certains limitent la diffusion aux décisions anonymisées ou aux seuls professionnels du droit, tandis que d’autres monétisent l’accès aux données. La France mise sur une diffusion large et gratuite pour stimuler l’innovation, tout en protégeant les données personnelles.

