Pour qu’il n’y ait plus de victimes, rompre avec le punitivisme
Alors que la « loi intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles est discutée à l’Assemblée, nous republions cette tribune parue le 13 juillet dernier sur Problematik. Face à la place centrale qu’y occupent les réponses pénales, ses signataires invitent à rompre avec le réflexe punitif et à déplacer la lutte contre les violences vers leurs conditions sociales de possibilité.
L’affaire de Lyhanna Rameau Bernard, une enfant de 11 ans enlevée, violée et assassinée en mai 2026, illustre les défaillances systémiques de l’État français face aux violences sexuelles. Malgré plusieurs alertes des services sociaux, de la justice et de l’école, aucune mesure préventive n’a été prise pour la protéger. Jérôme Barella, le principal suspect, avait déjà fait l’objet de deux plaintes pour viol sur mineures. Cette affaire révèle une négligence institutionnelle organisée par des coupes budgétaires dans les services publics et une insuffisance chronique des dispositifs de prévention. Elle met aussi en lumière un système de domination où les adultes exercent une autorité absolue sur les enfants, favorisant des violences comme l’inceste. Par ailleurs, cette tragédie montre une violence d’État racialisée : alors que les moyens manquent pour protéger les enfants, les gouvernements allouent des ressources pour renforcer les effectifs policiers et le contrôle des quartiers populaires. Par exemple, le 27 juin 2023, Nahel Merzouk, un jeune de 17 ans, a été tué par la police lors d’un contrôle routier.
Face à des drames comme celui de Lyhanna Rameau Bernard, les responsables politiques répondent souvent par un durcissement des sanctions pénales. Par exemple, la ministre Aurore Bergé a annoncé en juin 2026 vouloir « durcir les sanctions » et « renforcer l’arsenal pénal » contre les violences sexistes et sexuelles. Pourtant, cette approche punitive ne réduit pas les violences. Depuis le mouvement #MeToo, l’État français a multiplié les mesures répressives : allongement des peines, création de nouvelles infractions, surveillance accrue des jeunes hommes racisés. Cependant, les données montrent que ces politiques n’ont pas fait reculer les violences. La menace de la sanction ne dissuade pas les auteurs, et l’intervention après les faits ne transforme ni les rapports de domination ni les conditions sociales qui rendent ces violences possibles. La réponse pénale occulte ainsi les causes structurelles des violences.
La loi-cadre intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, présentée comme une réponse « ambitieuse », s’inscrit dans la continuité des politiques répressives. Bien qu’elle promette de « s’attaquer aux causes » des violences, elle ne propose aucune évaluation des moyens nécessaires à leur prévention ni de stratégie pour les éradiquer. Seule une faible part des mesures concerne l’amont des violences, comme la formation ou la sensibilisation. La majorité des dispositions relève de la sphère pénale : nouveaux délits, circonstances aggravantes, réformes procédurales, extension des mesures de sûreté et renforcement du contrôle judiciaire. Cette orientation s’accompagne d’une marginalisation des associations spécialisées, pourtant expertes en accompagnement des victimes et en prévention. Pourtant, les prisons françaises connaissent une surpopulation record, avec une surreprésentation des jeunes hommes racisés issus des classes populaires, sans que l’enfermement n’ait prouvé son efficacité pour prévenir les violences.
La logique punitive touche principalement les populations racisées, pauvres, exilées et marginalisées. En faisant de la répression l’outil principal de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, l’État refuse de questionner les conditions sociales qui les rendent possibles : inégalités, précarité, régimes d’exception en outre-mer, militarisation, isolement, destruction des services publics et affaiblissement des dispositifs de prévention. Par exemple, les quartiers populaires et les territoires ultramarins sont soumis à une surveillance accrue, tandis que les violences policières y sont fréquentes. Cette approche sécuritaire participe à la normalisation de discours fémonationalistes et fémosécuritaires, portés par l’extrême droite. Elle instrumentalise la protection des femmes et des enfants à des fins racistes, xénophobes et transphobes, comme en témoignent les lois récentes comme les lois SURE ou RIPOST.
Pour éradiquer les violences, il faut transformer les rapports sociaux qui les rendent possibles, en s’attaquant aux systèmes de domination fondés sur la race, la classe, le genre, l’âge, le handicap, la santé mentale, l’orientation sexuelle, la nationalité ou la religion. Cela suppose de construire des réponses collectives basées sur l’éducation, l’entraide, les services publics et les solidarités de proximité, plutôt que sur le réflexe punitif. Les mesures immédiates incluent des investissements massifs dans l’éducation et la santé, avec une éducation aux questions de genre, au consentement et à la sexualité tout au long de la vie. Il est aussi crucial de renforcer les associations comme le Planning Familial, en leur donnant les moyens de leurs missions en matière de prévention et d’accompagnement. Cependant, ces efforts restent insuffisants sans une hausse générale des revenus, un accès garanti au logement et la suppression des réformes anti-sociales qui fragilisent les protections collectives.
Face à l’escalade répressive et à la restriction des libertés publiques, les signataires de la tribune appellent à remettre en question le réflexe punitif et à imposer un autre projet de société. Ils invitent à se mobiliser aux côtés des collectifs *enfantistes*, féministes et antiracistes, ainsi que des organisations engagées contre la répression et pour les droits humains. L’objectif est de lutter contre l’instrumentalisation sécuritaire, raciste, xénophobe et transphobe de la protection des femmes et des enfants. Les signataires incluent des personnalités comme Assa Traoré, Adèle Haenel, Nous Toutes National, ou encore des militantes afroféministes et féministes révolutionnaires. Leur appel vise à organiser une société où les conditions matérielles, sociales et politiques permettent à chacune et chacun de vivre dignement, sans domination ni violence.

