De la décolonisation des savoirs Un impossible impératif ?
De la décolonisation des savoirs Un impossible impératif ? Cet article examine la décolonisation des savoirs sous un angle politique plutôt qu’épistémologique. L’auteur argumente que la colonialité du savoir ne résulte pas d’un manque de savoirs alternatifs, mais d’une infrastructure académique répressive qui maintient l’hégémonie occidentale.
La décolonisation des savoirs désigne un mouvement intellectuel et politique visant à remettre en question la domination des connaissances produites par les anciennes puissances coloniales (Europe, Amérique du Nord) dans les universités, les musées, les médias et les institutions culturelles. Ce concept s'inscrit dans une réflexion plus large sur les héritages du colonialisme, qui a structuré les rapports de pouvoir entre les pays du Nord et du Sud. L'idée centrale est que les savoirs dominants, souvent présentés comme universels, reflètent en réalité les perspectives et les intérêts des sociétés colonisatrices, marginalisant ou invisibilisant les connaissances autochtones, locales ou non-occidentales. Par exemple, l'histoire de l'Afrique ou de l'Asie a longtemps été écrite par des chercheurs européens, souvent sans tenir compte des récits ou des méthodes de recherche des populations concernées. Ce mouvement critique s'appuie sur des travaux comme ceux de l'historien camerounais Achille Mbembe ou du philosophe martiniquais Frantz Fanon, qui ont analysé les mécanismes de l'oppression culturelle et intellectuelle liée au colonialisme.
Le lien entre savoirs et pouvoir est au cœur de la réflexion sur la décolonisation. Les institutions académiques, les revues scientifiques et les grands éditeurs dominent la production et la diffusion des connaissances à l'échelle mondiale. Par exemple, les revues scientifiques indexées dans des bases de données comme Scopus ou Web of Science publient majoritairement des articles rédigés par des chercheurs des pays du Nord, tandis que les chercheurs des pays du Sud peinent à faire reconnaître leurs travaux. Selon l'UNESCO, seulement 2,5 % des articles scientifiques publiés dans le monde proviennent d'Afrique subsaharienne, alors que ce continent représente 14 % de la population mondiale. Cette inégalité structurelle s'explique par des barrières linguistiques (l'anglais domine comme langue scientifique), financières (les coûts d'abonnement aux revues sont souvent prohibitifs pour les universités du Sud) et institutionnelles (les critères d'évaluation favorisent les modèles occidentaux de recherche). La décolonisation des savoirs interroge donc la manière dont le pouvoir se manifeste dans la production et la validation des connaissances.
Les institutions académiques et culturelles sont souvent pointées du doigt pour leur rôle dans la perpétuation des inégalités de savoir. Les universités des anciennes puissances coloniales, comme la Sorbonne en France ou Oxford au Royaume-Uni, ont longtemps été des lieux de légitimation des récits coloniaux. Aujourd'hui, des mouvements étudiants et des collectifs militants, comme le Rhodes Must Fall en Afrique du Sud ou le Decolonize This Place aux États-Unis, dénoncent la présence de symboles coloniaux dans ces institutions (statues, noms de bâtiments, programmes d'études). Par exemple, l'université d'Oxford a été critiquée pour avoir conservé une statue de Cecil Rhodes, figure emblématique du colonialisme britannique en Afrique. Ces mobilisations visent à repenser les curricula universitaires pour y inclure davantage de perspectives non-occidentales, comme l'histoire des traites négrières, des résistances anticoloniales ou des savoirs autochtones. En France, des initiatives comme le Comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage ont poussé à réviser les programmes scolaires pour mieux enseigner l'histoire coloniale.
Décoloniser les savoirs ne se réduit pas à une question théorique : elle pose des défis concrets pour les institutions et les chercheurs. L'un des principaux obstacles est la langue : l'anglais domine comme langue scientifique, ce qui exclut de facto les chercheurs non anglophones. Par exemple, en 2020, 90 % des articles publiés dans les revues de sciences sociales étaient rédigés en anglais. Une autre difficulté réside dans la validation des savoirs : les critères de publication dans les revues prestigieuses (comme Nature ou The Lancet) sont souvent calqués sur les standards occidentaux, ce qui désavantage les chercheurs du Sud. Enfin, la réappropriation des archives est un enjeu majeur : de nombreux documents coloniaux, conservés dans les bibliothèques européennes, n'ont jamais été numérisés ou accessibles aux populations concernées. Des projets comme Endangered Archives Programme de la British Library tentent de remédier à cette situation en numérisant des archives africaines ou asiatiques, mais leur portée reste limitée.
Face à ces défis, des alternatives émergent pour contourner ou transformer les structures dominantes. Certaines universités, comme l'Université des sciences et technologies Kwame Nkrumah au Ghana, ont développé des programmes d'études panafricains, intégrant des savoirs locaux et des méthodes de recherche endogènes. Dans le domaine de l'édition, des initiatives comme African Arguments ou The Funambulist publient des contenus en accès libre, défiant le modèle payant des grands éditeurs. Les archives ouvertes (comme HAL en France ou SciELO en Amérique latine) permettent également aux chercheurs du Sud de diffuser leurs travaux sans passer par les canaux traditionnels. Par ailleurs, des mouvements comme le panafricanisme ou le décolonial proposent des cadres théoriques pour repenser les savoirs en dehors des cadres occidentaux. Ces résistances montrent que la décolonisation des savoirs n'est pas un projet utopique, mais une dynamique déjà en cours, même si elle reste marginale à l'échelle mondiale.
Le titre de l'article, *De la décolonisation des savoirs : un impossible impératif ?*, interroge la faisabilité même de ce projet. Certains critiques, comme le philosophe français Bruno Latour, soulignent que toute connaissance est située et influencée par des rapports de pouvoir, rendant impossible une décolonisation totale. D'autres, comme la sociologue nigériane Olúfẹ́mi Táíwò, mettent en garde contre le risque de *folklorisation* des savoirs autochtones, où ces derniers seraient réduits à des curiosités exotiques plutôt que reconnus comme des connaissances à part entière. Enfin, des obstacles structurels, comme la dépendance économique des pays du Sud envers les institutions du Nord, rendent difficile une autonomie réelle. Pourtant, l'article souligne que l'enjeu n'est pas de réaliser une décolonisation parfaite, mais de rendre visibles les inégalités et de travailler à leur réduction progressive. Comme le note l'anthropologue française Françoise Vergès, il s'agit moins de « décoloniser » que de « désoccidentaliser » les savoirs, c'est-à-dire de les ouvrir à une pluralité de perspectives sans chercher à effacer les traces de leur histoire coloniale.

