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Philosophie

Pour une fabrique des territoires plus conviviale

AOC Media · mis à jour 21 sept.

À l'image d'Atlas portant seul le monde, les experts de la fabrique urbaine prétendent encore répondre seuls aux défis des territoires. Or nos espaces publics ne sont pas que fonctionnels : ils sont aussi lieux d'altérité et de représentation.

Crise des territoires

Les territoires, des villages aux métropoles, subissent les conséquences des crises actuelles qui remettent en cause leurs fondements géographiques, écologiques, culturels et démocratiques. Cette situation génère une incertitude généralisée quant à leur avenir, malgré l’existence d’outils techniques pour les transformer. L’auteure cite Pascal Amphoux, qui parle d’un urbanisme de l’incertitude dès 2022, soulignant que les lieux ne sont plus perçus comme stables et que leur devenir devient difficile à anticiper. Cette perplexité touche autant les habitants que les professionnels de l’aménagement.

Rôle des experts

Les experts en fabrique urbaine (architectes, urbanistes, paysagistes) sont souvent perçus comme les seuls capables de résoudre les défis des territoires, à l’image d’Atlas portant le monde. Pourtant, cette approche centralisée ignore la complexité des espaces publics, qui ne sont pas uniquement fonctionnels mais aussi des lieux d’altérité (rencontres entre différentes personnes) et de représentation (expression des identités et des cultures). Fanny Broyelle, sociologue et auteure de l’article, critique cette vision en soulignant que les savoirs techniques ne suffisent pas à répondre aux enjeux actuels.

Crise du sensible

Une crise du sensible affecte la conception des territoires, liée à une séparation historique entre le plaisir et la connaissance, ainsi qu’à une déconnexion entre l’humain et le vivant. Cette crise résulte d’un partage ancien entre les sciences et les arts, qui a marginalisé les approches intuitives et émotionnelles au profit de solutions purement techniques ou réglementaires. Bruno Latour, dans son ouvrage Où atterrir ? (2017), et Hans Robert Jauss, avec Petite Apologie de l’expérience esthétique (1972), illustrent cette rupture. Pour l’auteure, cette crise est majeure car elle empêche de prendre en compte la dimension humaine et écologique des territoires.

Savoirs vernaculaires

Les savoirs vernaculaires (connaissances locales, souvent transmises oralement ou par l’expérience) et situés (liés à un contexte précis) sont aussi importants que les savoirs techniques pour aménager les territoires. Ces savoirs incluent les pratiques artistiques, les traditions culturelles et les perceptions sensibles des habitants. Fanny Broyelle souligne que leur reconnaissance est cruciale pour une fabrique des territoires plus conviviale, c’est-à-dire plus adaptée aux besoins réels des populations et plus respectueuse de leur environnement. Des penseurs comme Estelle Zhong-Mengal (Apprendre à voir – Le point de vue du vivant, 2021) ou Baptiste Morizot défendent cette approche.

Art et territoires

L’art et la culture jouent un rôle clé dans la réinvention des territoires. Les démarches artistiques permettent d’intégrer des savoirs sensibles et poétiques (liés à l’émotion et à l’imagination) dans l’aménagement des espaces publics. John Dewey, dans L’Art comme expérience (1934), montre que l’art n’est pas seulement une activité esthétique, mais une façon de vivre et de transformer le monde. Des projets comme ceux de Louise Barrière, qui explore des savoirs situés punk féministes, ou ceux de Paul Ardenne (Un art contextuel, 2002), illustrent comment l’art peut devenir un outil de participation citoyenne et de résilience territoriale.

Pouvoir des habitants

Pour Fanny Broyelle, les habitants doivent être reconnus comme des acteurs à part entière de la fabrique des territoires. Leur implication permet de sortir d’une logique descendante (où les experts décident seuls) pour adopter une approche ascendante, où les décisions sont co-construites. Cette idée s’inspire des travaux de Jürgen Habermas sur l’espace public (1988) et de Joëlle Zask sur les places publiques (2018), qui soulignent l’importance des lieux de rencontre et de débat pour une démocratie vivante. L’auteure cite également Michel de Certeau (L’écriture de l’histoire, 1984), qui montre comment les individus réinventent les espaces par leurs pratiques quotidiennes.

Ce que ça pourrait changer

La *bifurcation écologique* désigne un changement radical dans nos modes de vie et d’organisation pour répondre à la crise environnementale. Fanny Broyelle propose d’intégrer cette bifurcation dans la conception des territoires en s’appuyant sur des savoirs hybrides, mêlant technique, art et participation citoyenne. Elle cite son propre travail sur les *aventures artistiques et culturelles en milieu urbain* (thèse de doctorat, 2024) et des initiatives comme les *ladyfest* allemands, qui combinent féminisme, punk et art pour transformer les espaces publics. L’objectif est de créer des territoires plus *habitables* et *dignes*, comme le propose Baptiste Morizot dans *Liberté, dignité, habitabilité* (2026).

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