Incendies en Algérie : l’exceptionnelle résilience du peuple comme ressource politique du pouvoir
L’ESSENTIEL Face à la catastrophe, les dirigeants algériens focalisent l’attention sur leur double réaction : la promesse d’une indemnisation rapide des victimes et la décision de rétablir la peine de mort pour les pyromanes. Les défaillances structurelles de prévention et de gestion des feux sont pourtant largement en cause : le phénomène est devenu récurrent en Algérie.
En août 2026, l’Algérie a connu des incendies d’une ampleur exceptionnelle, notamment dans la wilaya de Jijel, avec des températures dépassant 45°C et des vents violents à 100 km/h. Entre 1985 et 2022, le pays a enregistré plus de 75 000 feux de forêt, brûlant en moyenne 35 000 hectares par an. Ces incendies sont aggravés par des sécheresses prolongées, une dégradation des sols et des plans forestiers obsolètes. Le dernier bilan officiel fait état de 12 morts et 54 blessés, mais des sources indépendantes évoquent jusqu’à 200 victimes dans la seule wilaya de Jijel. Les autorités algériennes ont rapidement évoqué une piste criminelle, suggérant l’intervention de pyromanes, tout en reconnaissant les conditions climatiques extrêmes comme facteur aggravant.
Face à la crise, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a annoncé un durcissement du code pénal, incluant le rétablissement de la peine de mort pour les auteurs d’incendies volontaires, alors que l’Algérie appliquait un moratoire sur les exécutions depuis 1993. Cette décision, annoncée pour le 15 septembre 2026, s’inscrit dans une stratégie de réponse rapide et spectaculaire. Le gouvernement a également promis une indemnisation totale des victimes avant cette même date, promettant que « le moindre objet détruit, même un seul clou, devra être indemnisé ». Ces mesures visent à mobiliser l’opinion publique autour d’un récit national de résilience et de solidarité, tout en recentrant le débat sur des responsables individualisés plutôt que sur les défaillances structurelles du système de prévention.
Malgré les défaillances des autorités, la société algérienne a fait preuve d’une mobilisation exceptionnelle. Des convois de solidarité ont afflué de tout le pays, avec des collectes organisées par la diaspora et des villages prenant en charge l’accueil des sinistrés. Des réseaux numériques ont permis d’identifier rapidement les besoins, tandis que des initiatives locales ont distribué nourriture, médicaments et soutien psychologique. Cette capacité d’organisation s’inscrit dans une tradition de solidarité villageoise, étudiée par le sociologue Pierre Bourdieu, et a été réinvestie lors du Hirak en 2019, un mouvement de protestation pacifique contre le système politique algérien. Des slogans comme « Un seul héros, le peuple » ou « Ghir binatna » (« Juste entre nous ») illustrent cette dynamique d’autonomie et de refus de l’ingérence extérieure.
Le pouvoir algérien a tenté de s’approprier cette solidarité citoyenne en célébrant la « résilience » du peuple. Abdelmadjid Tebboune a multiplié les discours mettant en avant l’élan de solidarité nationale, tout en durcissant la réponse sécuritaire. Cette stratégie rappelle un phénomène analysé après le Hirak : le pouvoir reprend à son compte les valeurs portées par la société (comme la résilience ou la souveraineté populaire), mais sans répondre aux demandes de transformation systémique. La célébration de la résilience sert ainsi à légitimer l’action gouvernementale, tout en occultant les lacunes structurelles, comme l’absence de coordination entre les plans forestiers et les systèmes d’alerte. Le taux de participation très faible aux élections illustre le décalage entre cette rhétorique et la réalité politique.
L’après-incendie pose des défis majeurs : indemnisation des victimes, reconstruction des infrastructures, reboisement des zones sinistrées et soutien psychologique aux populations touchées. Ces mesures, bien que nécessaires, interviennent dans un contexte où les pertes humaines, matérielles et écologiques sont irréversibles. La société algérienne reste le principal acteur de la reconstruction, compensant les lacunes des autorités. Cependant, cette mobilisation chronique soulève une question : la participation citoyenne est-elle valorisée uniquement lorsqu’elle sert à « soigner » les crises, ou peut-elle aussi s’exprimer dans la contestation ou la prise de décision ? Le pouvoir, en célébrant la résilience, rappelle indirectement ce que la société attend encore en matière de liberté politique et de justice sociale.

