Sortir du capitalisme de prédation
Depuis des décennies, le mouvement écologiste a misé sur la prise de parole : alerter, manifester, convaincre. Pendant ce temps, le capital exerçait son pouvoir de défection, et les gouvernements pliaient devant la seule menace de son départ.
L'article définit le capitalisme de prédation comme un système économique où le capital (les investissements, les entreprises, les marchés financiers) exerce un pouvoir de défection, c'est-à-dire la capacité de menacer de quitter un pays ou un secteur pour imposer ses conditions aux gouvernements. Contrairement au capitalisme classique, ce modèle privilégie la recherche de profits à court terme, souvent au détriment des ressources naturelles, des travailleurs ou des populations locales. Les gouvernements, craignant la perte d'investissements ou d'emplois, se soumettent alors aux exigences du capital, ce qui aggrave les crises écologiques et sociales. Par exemple, une entreprise peut menacer de délocaliser sa production si des réglementations environnementales trop strictes sont mises en place, forçant l'État à assouplir ses règles.
Depuis des décennies, le mouvement écologiste a principalement utilisé des stratégies de prise de parole : manifester, alerter, convaincre. Pourtant, ces actions n'ont pas suffi à transformer en profondeur le système économique dominant. L'auteure souligne que le capital a continué d'exercer son pouvoir de défection, tandis que les gouvernements cédaient face à la menace de départ des investisseurs. Par exemple, malgré les alertes répétées des scientifiques depuis 2017 via la déclaration « World Scientists’ Warning to Humanity », les changements nécessaires n'ont pas été engagés. Les gouvernements, sensibles à la pression des marchés, préfèrent souvent maintenir le statu quo plutôt que de risquer une fuite des capitaux.
L'article explique que la grève, bien qu'elle soit un outil puissant de mobilisation sociale, ne suffit plus à elle seule à déplacer le centre de gravité du système économique actuel. Historiquement, les grèves ont permis d'obtenir des droits sociaux ou des améliorations salariales, mais dans un contexte de mondialisation et de financiarisation de l'économie, leur impact est réduit. Par exemple, une entreprise peut délocaliser sa production dans un pays où les coûts sont plus bas ou les réglementations moins strictes, rendant les grèves locales moins efficaces. Les gouvernements, craignant de perdre des investissements, sont moins enclins à soutenir les revendications des travailleurs.
Face à l'inefficacité des stratégies traditionnelles, l'article propose un levier souvent négligé : l'organisation des consommateurs. En effet, des consommateurs organisés peuvent solvabiliser (c'est-à-dire soutenir financièrement) ou désolvabiliser (c'est-à-dire boycotter) durablement des secteurs entiers de l'économie. Par exemple, en choisissant de boycotter des produits issus de secteurs polluants ou exploiteurs, les consommateurs peuvent influencer les entreprises à adopter des pratiques plus durables. Ce levier agit directement sur la demande, contraignant les producteurs à s'adapter. Des initiatives comme les AMAP (Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne) ou les labels écologiques montrent que cette approche peut avoir un impact concret.
L'article interroge l'efficacité des postures affectives (optimisme ou pessimisme) dans la mobilisation pour la transition écologique. Traditionnellement, la gauche mise sur l'optimisme pour rassembler et motiver, tandis que la droite s'appuie sur des affects comme la peur ou la colère pour mobiliser. Cependant, face à l'urgence écologique, cette opposition pourrait perdre de sa pertinence. Par exemple, des travaux comme ceux d'Erik Olin Wright (Envisioning Real Utopias) ou de Jean-Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé) montrent que la peur, lorsqu'elle est éclairée, peut aussi être un moteur d'action. L'enjeu est de trouver un équilibre entre espoir et lucidité pour éviter l'inertie ou le désespoir.
L'article propose un tableau à quatre cases pour analyser les stratégies de transformation du système économique, croisant deux axes : l'optimisme ou le pessimisme d'une part, et l'action par l'offre (producteur engagé) ou par la demande (consommateur engagé) d'autre part. Deux combinaisons sont écartées : l'optimisme combiné à l'action par l'offre, et le pessimisme combiné à l'action par la demande. Par exemple, l'optimisme seul, sans action concrète, risque de rester théorique, tandis que le pessimisme sans stratégie de demande peut mener au désengagement. Les combinaisons restantes (optimisme par la demande et pessimisme par l'offre) sont présentées comme plus prometteuses pour enclencher une transition écologique.
L'article fait référence à la tragédie des biens communs, un concept popularisé par Garrett Hardin en 1968. Ce phénomène décrit une situation où des individus, agissant de manière rationnelle et individuelle, surexploitent une ressource commune (comme l'eau, les forêts ou l'atmosphère), menant à sa destruction collective. Par exemple, si chaque pêcheur cherche à maximiser ses prises sans régulation, les stocks de poissons s'épuiseront, au détriment de tous. Hardin montre que sans gouvernance collective, les biens communs sont condamnés. Des chercheurs comme Elinor Ostrom (Governing the Commons, 1990) ont ensuite démontré que des solutions locales et auto-organisées pouvaient éviter cette tragédie, en s'appuyant sur des règles partagées et une coopération.
L'article souligne que le capitalisme a la capacité d'intégrer les critiques qui lui sont adressées pour en faire de nouvelles ressources symboliques ou économiques. Par exemple, des concepts comme la *responsabilité sociale des entreprises* (RSE) ou l'*économie circulaire* sont souvent présentés comme des réponses aux crises écologiques, mais ils peuvent aussi servir à légitimer le système en place. Luc Boltanski et Ève Chiapello (*Le Nouvel Esprit du capitalisme*, 1999) ont analysé ce phénomène : le capitalisme se renouvelle en absorbant les critiques, ce qui rend sa transformation plus complexe. Cela explique pourquoi des solutions comme le *greenwashing* (communication écologique trompeuse) ou les labels écologiques peu contraignants peuvent être inefficaces.

