Les mouvements sociaux sont-ils condamnés à perdre ?
Arya Meroni vient de publier C’est la loose finale, aux éditions La Découverte, où elle analyse lucidement les échecs du bloc progressiste et appelle à transformer nos luttes. Dans cet extrait, elle revient sur l’impuissance stratégique qui traverse les mouvements sociaux contemporains.
L’article explore l’impression d’échec récurrent des mouvements sociaux contemporains, malgré leur fréquence et leur diversité. Selon Arya Meroni, autrice de C’est la loose finale, ces mobilisations (Gilets jaunes, retraites, féminisme, etc.) peinent à convertir leur énergie en victoires concrètes. Le problème central serait une perte d’horizon stratégique : les luttes se limitent souvent à des résistances symboliques ou à des événements éphémères, sans projet politique clair pour transformer la société. Cette situation reflète un degré zéro de la pensée stratégique, où les moyens (manifestations, grèves) ne sont plus liés à une fin (changement social), mais deviennent une fin en soi. L’autrice s’appuie sur des exemples comme le mouvement des Gilets jaunes en 2018, où une mobilisation massive n’a pas abouti à des avancées durables, illustrant cette impuissance collective.
L’article évoque la phrase attribuée à Margaret Thatcher, « There is no alternative » (TINA, ou No Alternative), qui résume l’idée que le capitalisme serait la seule option possible après la chute de l’URSS et l’échec des révolutions du XXe siècle. Cette vision, renforcée par le néolibéralisme, aurait ancré dans les esprits l’idée que la transformation sociale est impossible. Daniel Bensaïd, cité dans l’article, parle d’un imaginaire collectif de l’impossibilité, où même les événements politiques majeurs (comme les révolutions) sont perçus comme des échecs inévitables. Cette résignation se traduit par des révolutions miniatures : des luttes locales ou symboliques, comme les journées de visibilité (marches des fiertés, journées contre les violences sexistes), qui visent à témoigner d’une présence militante plutôt qu’à obtenir des changements concrets.
Les réseaux sociaux jouent un rôle ambigu dans l’évolution des mouvements sociaux. Leur logique algorithmique, basée sur la rapidité, l’éphémère et l’accaparement de l’attention, transforme les luttes en simulacres événementiels. Par exemple, une manifestation féministe contre la nomination de Gérald Darmanin en 2020 a mobilisé des milliers de personnes, mais la mobilisation s’est essoufflée rapidement, faute de stratégie durable. Les réseaux sociaux encouragent une logique de zapping : l’indignation est immédiate, mais éphémère, car noyée dans un flux continu d’informations. Cette dynamique affaiblit la capacité des mouvements à s’organiser sur le long terme, réduisant les luttes à des micro-événements sans lendemain. L’article cite Daniel Bensaïd pour souligner que la vidéosphère (l’espace médiatique numérique) fabrique des événements qui n’en sont plus vraiment, diluant leur impact.
Face à l’absence de perspective de victoire, la résistance devient une acte de conservation plutôt qu’un moyen de transformation. Les mouvements sociaux se concentrent alors sur des rituels militants : des journées de mobilisation répétitives et ritualisées, comme les marches des fiertés ou les journées contre le racisme, qui visent à rendre visible une cause sans nécessairement chercher à changer les structures de pouvoir. Par exemple, la Journée internationale des droits des femmes (8 mars) est préparée pendant des mois, mais son impact reste limité à une journée symbolique. De même, les syndicats organisent chaque année une « rentrée sociale » (comme en septembre 2025 avec le mouvement Bloquons tout), mais ces initiatives peinent à dépasser le stade de la protestation pour aboutir à des avancées concrètes. Cette logique de résistance routinière reflète une politique gestionnaire des luttes, où l’objectif n’est plus de gagner, mais de témoigner d’une présence militante.
Les syndicats, acteurs traditionnels des mouvements sociaux, sont également critiqués pour leur incapacité à proposer des stratégies gagnantes. Lors de la réforme des retraites en 2023, malgré une mobilisation massive (3,5 millions de grévistes selon la CGT le 7 mars), aucune victoire n’a été obtenue. Les syndicats (CGT, FSU, Solidaires) ont peiné à s’organiser au-delà des journées de grève éparses, et les mouvements féministes, bien que mobilisés, n’ont pas su généraliser la grève au-delà du 8 mars. L’article souligne que cette impuissance collective révèle un manque d’initiative : les acteurs militants restent dans leur zone de confort (grèves, manifestations, journées de visibilité) sans oser explorer d’autres formes d’action. Par exemple, lors du mouvement Bloquons tout en septembre 2025, l’intersyndicale a appelé à une grève réussie, mais sans suite, illustrant cette tendance à résister pour résister sans croire à une issue possible.
L’article conclut sur un *imaginaire de l’impuissance* qui pèse sur les mouvements sociaux. Walter Benjamin comparait la révolution à un *frein d’urgence* pour stopper le « train » du capitalisme avant qu’il ne s’écrase. Aujourd’hui, cet imaginaire a disparu : les trains (les systèmes de domination) n’ont plus de freins, et les mouvements sociaux, faute de stratégie, se contentent d’attendre le *crash final*. Cette résignation est renforcée par la *banalisation de l’horreur* (comme le génocide à Gaza streamé en direct), qui crée un sentiment d’impuissance généralisé. L’autrice appelle à *retrouver le goût de la victoire* et à *renouer avec une pensée stratégique*, sans laquelle les luttes resteront condamnées à perdre, ou à gagner seulement des *révolutions miniatures* sans lendemain.

