Manifestations du 17 octobre : pourquoi parler de « casseurs » ne suffit pas à expliquer l’ampleur des pillages et débordements
Les pillages et les violences commis en marge des manifestations du 17 octobre 2026 ont focalisé l’attention sur les « casseurs ». Mais le recours à ce terme ne pose-t-il pas plus de questions qu’il n’apporte de réponses ? Le sociologue Paolo Stuppia revient sur la situation inédite à laquelle ont été confrontées différentes villes dans toute la France, et la complexité de mouvements conjuguant la mobilité de groupes aux motivations floues avec l’extrême agilité des réseaux sociaux.
Les scènes de pillage observées lors des manifestations du 17 octobre 2026 en France présentent une ampleur inédite, notamment en raison des destructions massives de biens privés et du vol de marchandises. Contrairement aux idées reçues, toutes les personnes impliquées ne faisaient pas partie de groupes organisés à visée politique. Le sociologue Paolo Stuppia souligne que ces actes ne peuvent être réduits à une simple catégorie de « casseurs ». Certains pillages visaient des symboles du capitalisme comme les magasins de luxe, les banques ou les multinationales, tandis que d’autres ciblaient des commerces locaux (jouets, jeux vidéo) de manière plus aléatoire. Les vidéos postées sur les réseaux sociaux et la revente de marchandises pillées sur des plateformes en ligne suggèrent que ces actes n’avaient pas toujours un sens politique clair. Cependant, certains pillages ont aussi inclus des redistributions spontanées de biens, comme de la nourriture donnée à des personnes sans abri.
Le terme « casseurs » est apparu dans le langage médiatique et politique pour désigner des individus participant à des violences lors de manifestations, souvent sans affiliation claire à un mouvement structuré. Selon la sociologue Gwenola Ricordeau, ce concept a été popularisé dès les années 1990, notamment lors du mouvement étudiant et lycéen de 1998, où des jeunes profitaient des rassemblements pour commettre des dégradations ou voler, sans partager les revendications du mouvement. Ce terme s’inscrit aussi dans une logique de stigmatisation des jeunes des quartiers populaires, comme l’explique la théorie de l’étiquetage (ou labeling), qui montre comment une étiquette négative peut être appliquée à un groupe pour le disqualifier. Par exemple, lors des émeutes de 2005, le terme « casseur » a été utilisé pour décrire des jeunes s’attaquant aux forces de l’ordre et aux biens publics, sans que leurs actions ne soient interprétées comme politiques. Certains mouvements autonomes, comme celui des black blocs, ont même revendiqué ce terme pour en retourner le sens.
La mouvance autonome est un courant politique radical apparu en France dans les années 1970, prônant des actions directes comme l’autoréduction (réappropriation de biens jugés essentiels) ou la réappropriation prolétarienne. Historiquement, ce mouvement revendiquait publiquement ses actions, contrairement à d’autres groupes impliqués dans les pillages du 17 octobre 2026. Certains membres de cette mouvance ont même assumé le stigmate de « casseur » pour en détourner le sens, comme lors des manifestations contre le contrat première embauche (CPE) en 2006, où une banderole proclamait « Nous sommes tous des casseurs ». Cette stratégie vise à transformer une étiquette péjorative en symbole de résistance. Cependant, les pillages du 17 octobre ne peuvent être entièrement attribués à ce mouvement, car une partie des actes semble motivée par l’opportunisme ou le simple défoulement, sans lien avec une idéologie politique.
Les réseaux sociaux ont joué un rôle clé dans l’organisation et l’amplification des débordements lors des manifestations du 17 octobre 2026. Contrairement aux mouvements précédents comme celui des gilets jaunes (2018-2019), qui utilisaient principalement Facebook ou Twitter, cette nouvelle génération a recours à des plateformes plus agiles et éphémères comme Snapchat ou Telegram. Ces outils permettent une communication instantanée, avec des messages qui disparaissent rapidement, rendant le renseignement et la surveillance plus difficiles pour les forces de l’ordre. Les jeunes manifestants se filment en direct, parfois avec des maillots de foot pour masquer leur identité, et utilisent des boucles (groupes de discussion privés) pour coordonner leurs actions en temps réel. Cette agilité numérique, combinée à une grande mobilité des groupes, a créé un défi majeur pour les autorités, similaires à ceux rencontrés par la police de Hong Kong lors des manifestations de 2019-2020. Les forces de l’ordre pourraient ainsi souffrir d’un retard dans le renseignement, comme le suggèrent des analyses post-manifestations.
Les forces de l’ordre ont été confrontées à des défis inédits lors des manifestations du 17 octobre 2026, en raison de la combinaison entre l’agilité des réseaux sociaux et la mobilité des manifestants. Les outils comme Snapchat ou Telegram, où les messages s’effacent rapidement, rendent difficile l’infiltration et la surveillance des groupes. De plus, les profils sur ces plateformes sont dotés de *scores* liés à l’activité des utilisateurs, ce qui permet de repérer rapidement un intrus. Les autorités doivent aussi gérer des *boucles* (groupes de discussion privés) et des échanges en temps réel, avec plusieurs niveaux de conversation (publics, privés, restreints). Cette complexité a rendu le contrôle des mouvements très difficile, même pour une police expérimentée. Une commission d’enquête parlementaire a été évoquée pour analyser ces dysfonctionnements, notamment un possible **manque d’effectifs** ou des **erreurs de renseignement**, comme le rapportent des articles post-manifestations.

