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Philosophie

« L’amitié est une question profondément politique ». Entretien avec Clémence Guetté

Contretemps · mis à jour 28 sept.

À l’occasion de la parution de son premier ouvrage, « Pour une politique de l’amitié » (La Découverte), Clémence Guetté défend l’idée que l’amitié n’est pas une question secondaire ou simplement intime : elle est traversée par des rapports sociaux, constitue une ressource décisive pour les personnes les plus vulnérables et pourrait devenir le support de nouveaux droits. L’article « L’amitié est une question profondément politique ».

Amitié et politique

L’auteure Clémence Guetté défend l’idée que l’amitié n’est pas un simple lien personnel, mais une question politique. Elle s’appuie sur des travaux sociologiques et féministes, notamment ceux des années 1960-1970, qui ont montré que le privé est politique. Un questionnaire diffusé en 2026, ayant recueilli plus de 7 000 réponses en 24 heures, a révélé que les obstacles à l’amitié (freins matériels, sociaux ou juridiques) sont souvent structurels. Par exemple, des personnes ont expliqué ne pas pouvoir organiser leur vie sociale comme elles le souhaitaient en raison de contraintes économiques ou légales. La loi intervient souvent après que des pratiques sociales innovantes, comme celles des communautés LGBT, aient émergé pour contourner des normes jugées oppressives.

Homophilie sociale

L’auteure explique que les amitiés ne se forment pas au hasard, mais sont influencées par des facteurs comme le milieu social, l’âge, le lieu de vie ou le capital culturel. Ce phénomène est appelé homophilie sociale. Par exemple, une personne issue d’un milieu favorisé aura plus de chances de se lier d’amitié avec d’autres personnes issues de milieux similaires. Les normes de genre jouent aussi un rôle : les hommes sont souvent soumis à des attentes virilistes dans leurs relations, tandis que les femmes sont davantage associées à des rôles de soin et d’écoute. L’amitié n’est donc pas un espace naturellement égalitaire, mais peut reproduire des inégalités sociales ou genrées.

Transformations sociales

Les modes de vie ont profondément changé en quelques décennies, ce qui place l’amitié au cœur des solidarités modernes. Par exemple, six personnes sur dix vivent aujourd’hui hors de leur département de naissance, et le nombre de personnes vivant seules a été multiplié par trois en soixante ans. Les divorces ont été multipliés par trois en cinquante ans, et un quart des familles sont monoparentales, majoritairement composées de femmes. Ces bouleversements font que les amis deviennent des acteurs centraux pour l’entraide matérielle et affective : une personne divorcée a plus de chances de solliciter ses amis que sa famille en cas de besoin.

Crise de la solitude

La solitude n’est pas seulement un problème individuel, mais a des causes structurelles liées au néolibéralisme, à la précarité et à la destruction des espaces de sociabilité. Une personne sur dix est en situation d’isolement total, et environ 750 000 personnes vivent une « mort sociale », sans visite ni cercle proche. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a créé une commission dédiée au lien social, car l’isolement a des conséquences graves sur la santé. L’auteure souligne que le néolibéralisme favorise la compétition individuelle et affaiblit les structures de solidarité, rendant les relations plus difficiles à maintenir.

Enjeu écologique

L’amitié et les liens sociaux solides jouent un rôle clé dans la résilience face aux crises, notamment climatiques. Des travaux montrent que les communautés les plus capables de faire face aux catastrophes ne sont pas celles avec le plus de ressources individuelles, mais celles où les liens de solidarité sont forts. Par exemple, savoir qui habite à proximité ou pouvoir compter sur son voisin peut faire la différence en cas de crise. L’auteure critique le modèle survivaliste, qui prône l’autonomie individuelle, et défend à l’inverse l’importance des solidarités locales pour préparer collectivement les défis à venir.

Lecture de classe

L’auteure insiste sur l’importance d’une lecture de classe pour comprendre les enjeux de l’amitié. Les personnes les plus exposées aux conséquences du néolibéralisme et du changement climatique sont souvent celles pour qui les solidarités de proximité sont les plus cruciales. Par exemple, dans les quartiers populaires, les ouvriers déclarent trois fois plus souvent que les cadres avoir trouvé un emploi grâce à un habitant de leur quartier. Dans les espaces ruraux, une « économie d’intersubsistance » (échanges de nourriture, de vêtements, coups de main) permet de compenser des revenus insuffisants. Les personnes migrantes en situation irrégulière dépendent aussi fortement de ces liens pour leur survie.

Obstacles matériels

Deux obstacles majeurs limitent l’accès à l’amitié pour les catégories populaires : l’argent et le temps. Une personne sur deux estime que maintenir des amitiés coûte cher, en raison de la disparition des espaces gratuits de sociabilité (bancs publics, cafés abordables) et de la marchandisation des loisirs (restaurants, festivals, musées). Par exemple, assister à un mariage peut coûter plusieurs centaines d’euros. Le temps est aussi un facteur clé : les longues journées de travail, les transports et les tâches domestiques réduisent le temps disponible pour la sociabilité. L’auteure lie ces enjeux à des combats historiques comme la réduction du temps de travail, qui libérerait du temps pour entretenir des liens sociaux.

Ce que ça pourrait changer

L’auteure souligne que les politiques publiques peuvent faciliter ou entraver l’amitié. Par exemple, la destruction d’espaces publics gratuits (bancs, parcs) ou la précarité financière limitent les possibilités de sociabilité. À l’inverse, des mesures comme la gratuité des transports ou des loisirs pourraient favoriser les liens sociaux. L’auteure cite aussi des exemples de reconnaissance tardive de pratiques sociales existantes, comme le mariage pour tous, qui a légalisé des réalités déjà vécues par les communautés LGBT. Pour elle, une politique de l’amitié doit inclure la défense du temps libre, la gratuité des espaces de sociabilité et la lutte contre l’isolement, notamment pour les personnes âgées ou les mères isolées.

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