« L’amitié est une question profondément politique ». Entretien avec Clémence Guetté
L’amitié, souvent perçue comme un lien intime et neutre, révèle en réalité des rapports de domination et des inégalités structurelles qui en font un enjeu politique majeur. À travers une enquête sociologique nourrie par plus de 7 000 témoignages, Clémence Guetté interroge les freins matériels, sociaux et juridiques qui entravent la construction de cercles affectifs libres, tout en soulignant leur rôle croissant comme infrastructure matérielle face aux crises contemporaines.
Pourquoi l’amitié est-elle un sujet politique selon Clémence Guetté ?
L’amitié est politique car elle reflète et reproduit les rapports de force économiques, socioculturels et genrés qui structurent nos sociétés. Les freins matériels (coût, temps), les normes sociales (homophilie, genre) ou les violences invisibilisées montrent que ces liens ne sont pas spontanément égalitaires, mais façonnés par des inégalités structurelles que la puissance publique doit prendre en compte.
Quels bouleversements récents ont accru le rôle des amis dans nos existences ?
Les transformations familiales (divorces, familles monoparentales), la précarité économique et la crise des solidarités traditionnelles ont fait des amis une ressource centrale pour l’entraide matérielle et affective. Six personnes sur dix vivent hors de leur département de naissance, et les études montrent que les personnes divorcées ou isolées comptent davantage sur leurs amis que sur leur famille pour des services ou des conseils.
Comment le néolibéralisme affecte-t-il concrètement la capacité à entretenir des amitiés ?
Le néolibéralisme aggrave les inégalités d’accès à la sociabilité en marchandisant les espaces de rencontre (cafés, restaurants, loisirs) et en réduisant le temps disponible. Les plus précaires renoncent davantage aux dépenses sociales, tandis que la précarité des emplois et la charge mentale des tâches domestiques limitent les possibilités de créer et maintenir des liens.
Ce que ça pourrait changer
Cette analyse invite à repenser les politiques publiques non seulement comme des leviers de reconnaissance des liens amicaux, mais aussi comme des outils de lutte contre les inégalités qui les entravent. Elle souligne l’urgence de défendre des temps libérés et des espaces gratuits de sociabilité, tout en alertant sur le risque de romantiser l’amitié sans en interroger les rapports de domination. Enfin, elle pose la question de la résilience collective face aux crises climatiques et sociales, où la solidité des liens locaux devient un impératif.

