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Société

«Conquérir le pays à pied»: en Cisjordanie, la randonnée sert la colonisation

Slate FR · mis à jour il y a 1 h

En Cisjordanie, des excursions organisées par des colons israéliens débordent des limites des colonies et peuvent dégénérer en affrontements meurtriers. Derrière ces marches se dessine une longue tradition sioniste qui fait de l'exploration du territoire un moyen de se l'approprier, aujourd'hui prolongé par le tourisme et la viticulture..

Randonnées et tensions

En Cisjordanie, des excursions organisées par des colons israéliens, parfois armées et soutenues par l’armée israélienne, ont récemment provoqué des affrontements meurtriers. En août 2026, un Palestinien de 17 ans a été tué par balle lors d’une randonnée près du village de Sa’ir, dans le sud de la Cisjordanie. Quelques semaines plus tôt, à Tell près de Naplouse, quatre Palestiniens et deux Israéliens avaient également été tués après l’intrusion d’un groupe de colons dans un village palestinien. Ces incidents illustrent une pratique ancienne : l’utilisation de la randonnée comme outil de colonisation, où des groupes de colons parcourent des zones en dehors des colonies pour étendre leur présence territoriale, avec l’appui des autorités israéliennes.

Origines sionistes

La tradition des randonnées (tioulim en hébreu) remonte au début du XXe siècle dans le mouvement sioniste. Elle visait à parcourir l’Eretz Yisrael (« terre d’Israël » en hébreu) pour en prendre possession symboliquement et physiquement, selon le principe du kibush haaretz beraglayim (« conquérir la terre avec les pieds »). Ces excursions servaient à construire une identité nationale juive et à réécrire la géographie de la Palestine en effaçant sa dimension arabe, perçue comme « primitive » dans une vision orientaliste. L’historienne Rebecca L. Stein souligne que ces marches participaient à la « fabrication de la nation » en ancrant le récit sioniste dans le territoire.

Rôle militaire

À partir des années 1930, les excursions sionistes ont pris une dimension paramilitaire. Les mouvements de jeunesse sionistes les utilisaient pour reconnaître le terrain et préparer des actions militaires. À la veille de la création d’Israël en 1948, les marches vers Massada, symbole de résistance juive, sont devenues une tradition du Palmach (branche militaire d’élite de la Haganah). En novembre 1947, des éclaireurs du Palmach ont tracé un sentier de trois kilomètres dans le désert de Judée, marquant symboliquement le territoire pour le récit national sioniste. Ces actions visaient à inscrire physiquement la présence juive dans des zones stratégiques.

Randonnée palestinienne

Pour les Palestiniens, la randonnée représente aussi un moyen de maintenir un lien avec la terre, malgré les restrictions croissantes. L’écrivain Raja Shehadeh, dans son livre Palestinian Walks, décrit comment les collines autour de Ramallah, autrefois accessibles, sont devenues dangereuses à parcourir, notamment après la deuxième Intifada (2000-2005) et l’extension des colonies israéliennes. Silvia Hassouna, géographe à l’université de Durham, explique que les Palestiniens vivent ces contraintes au quotidien : un chemin accessible un jour peut devenir « illégal » le lendemain, limitant leurs déplacements et leur sentiment d’appartenance à leur propre territoire.

Tourisme et colonisation

Le tourisme, notamment viticole, est utilisé pour normaliser la présence israélienne en Cisjordanie. Des domaines comme la Shiloh Winery, qui produit environ 500 000 bouteilles par an, bénéficient de subventions publiques israéliennes. En 2017, une résolution gouvernementale a permis aux agriculteurs des colonies d’accéder aux mêmes aides que ceux situés en Israël, effaçant la distinction entre les territoires occupés et l’État israélien. En 2018, deux projets viticoles en Cisjordanie ont reçu près de deux millions de shekels de subventions. Le ministre israélien du Tourisme a même qualifié la Cisjordanie de « Toscane locale en Judée-Samarie », illustrant cette stratégie de présentation des colonies comme des destinations touristiques ordinaires.

Ce que ça pourrait changer

Ariel Handel, chercheur en urbanisme, utilise le concept d’*auto-indigénisation* pour décrire la stratégie des colons visant à se présenter comme des « locaux » ou des « autochtones » plutôt que comme des intrus. Ce processus, observé dès l’occupation du plateau du Golan en 1967, combine occupation territoriale et construction d’une identité locale. Par exemple, la *Golan Heights Winery*, fondée en 1983, a contribué à ancrer l’image du Golan comme un territoire israélien « naturel ». En Cisjordanie, des panneaux publicitaires ont été recouverts de messages comme « no future in Palestine » (« aucun avenir en Palestine »), reflétant une volonté d’expulser les Palestiniens par la pression psychologique et la violence symbolique.

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