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À quoi ressemblaient les premiers congés payés, en 1936

The Conversation France · mis à jour il y a 22 j

Dans un département breton comme les Côtes-du-Nord (devenu Côtes-d’Armor), marqué par la prépondérance des campagnes, à quoi ressemblaient les premiers congés en 1936 ? La question mérite que l’on s’y attarde, archives à l’appui, pour déconstruire un certain nombre de représentations, si mythifiées qu’elles finissent par faire mémoire. L’histoire des congés payés remonte évidemment au Front populaire et, en la matière, la Bretagne connaît un mouvement social sans précédent, sans commune mesure non plus avec ce qui se passe à l’échelle nationale, au regard de l’inclinaison conservatrice de la région.

Congés payés en Bretagne

En 1936, les congés payés deviennent une réalité en France grâce aux accords Matignon, signés le 7 juin sous le gouvernement du Front populaire, dirigé par Léon Blum. Ces accords prévoient notamment une réduction du temps de travail à 40 heures par semaine et l’instauration de 2 semaines de congés payés. En Bretagne, et plus précisément dans les Côtes-du-Nord (aujourd’hui Côtes-d’Armor), cette mesure déclenche une vague de grèves sans précédent. La région, traditionnellement conservatrice, connaît une conflictualité sociale intense, avec des mouvements de grève dans des secteurs comme la métallurgie, le bâtiment ou les carrières de granit rose. Par exemple, les ouvriers des Forges et Laminoirs de Saint-Brieuc font grève pendant trois semaines pour faire appliquer ces nouveaux droits.

Mouvements sociaux décalés

Les grèves en Bretagne surviennent après les accords Matignon, contrairement à d’autres régions françaises où les mouvements sociaux ont précédé ces accords. Dans les Côtes-du-Nord, les grèves s’étalent sur plusieurs mois, avec une première vague en juin-juillet 1936, suivie d’une seconde dans le secteur du bâtiment en juillet, puis d’une troisième en août dans les carrières de l’Île Grande et de Ploumanac’h. Ces grèves sont marquées par des symboles forts, comme des drapeaux rouges et des poings levés, et se déroulent parfois dans des lieux symboliques, comme les plages de Trestraou à Perros-Guirec, habituellement réservées aux élites. Ces actions visent à s’approprier un espace public jusqu’alors dominé par les classes aisées.

Réalité des congés en 1936

Contrairement à l’image mythifiée des premières vacances en 1936, les ouvriers bretons des Côtes-du-Nord ne partent pas massivement en voyage. Les archives montrent que les congés payés se traduisent surtout par un temps libéré du travail, mais sans déplacement lointain. Les raisons sont multiples : salaires trop bas, coût élevé des hébergements et des transports, ainsi que des patrons réticents à appliquer les nouvelles règles. Les ouvriers profitent alors de ce temps libre pour des activités locales, comme des petits déplacements à la mer ou à la campagne, des moments en famille, ou des loisirs populaires (pêche, jardinage, bricolage). Ces pratiques, bien que modestes, représentent une rupture avec leur quotidien habituel.

Encadrement des loisirs

Dès l’été 1936, les organisations ouvrières, notamment la CGT, cherchent à encadrer les loisirs des travailleurs. Une commission dédiée aux loisirs est créée fin 1936 pour proposer des activités structurées, comme le sport, les bibliothèques ou la musique. Des colonies de vacances émergent également, comme Nos P’tits Gâs à Bréhec, initiée par des instituteurs socialistes et soutenue par des figures politiques locales. Ces initiatives visent à démocratiser l’accès aux loisirs et au sport, avec une approche laïque. Côté chrétien, des patronages organisent aussi des colonies, comme à Landrellec. Cependant, ces efforts restent limités par des moyens financiers réduits et des divergences d’intérêts entre les acteurs locaux.

Obstacles et limites

Plusieurs facteurs limitent l’impact des congés payés dans les Côtes-du-Nord entre 1936 et 1939. Les hôteliers et les acteurs du tourisme montrent des réticences à accueillir des ouvriers, par crainte de nuire à l’image haut de gamme de la région. De plus, un patronat revanchard tente de revenir sur les accords Matignon, entraînant des conflits sociaux durs dans des entreprises comme Chaffoteaux à Saint-Brieuc ou Tanvez à Guingamp. Le contexte politique national, marqué par la chute du Front populaire en 1938 et la guerre en 1939, réduit encore les possibilités de développement des congés payés. Enfin, l’accueil des réfugiés espagnols à partir de 1939 détourne les ressources et l’attention des acteurs locaux.

Ce que ça pourrait changer

Les congés payés de 1936-1939 laissent une empreinte durable dans les Côtes-du-Nord, mais leur généralisation prend du temps. Les archives montrent que leur pratique ne s’impose vraiment qu’à partir de l’été 1945, après la Libération. Cette période marque un tournant dans l’histoire sociale de la région, avec une prise de conscience progressive de l’importance du temps libre et des loisirs pour les classes populaires. Les initiatives des années 1930, comme les colonies de vacances ou les activités encadrées, préfigurent des politiques sociales plus larges qui se développeront après la Seconde Guerre mondiale.

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