Tendre l'oreille : un renouveau méthodologique en sciences sociales
Le son est une question plus centrale, une “ catégorie d’analyse” plus banale dans certaines disciplines que d'autres. Si l'anthropologie prête attention au sonore de longue date, en sociologie ou en histoire sociale, des travaux récents tendent une oreille neuve à la voix et aux sons..
Longtemps négligé dans les sciences sociales comme la sociologie ou l'histoire, le son devient une catégorie d'analyse centrale pour étudier les sociétés. Cette approche, appelée tournant acoustique, consiste à analyser les voix, les bruits et les silences pour comprendre des phénomènes sociaux, politiques ou historiques. Par exemple, l'anthropologie utilise depuis longtemps cette méthode pour étudier des cultures à travers leurs expressions sonores. En 2026, des revues comme Le Mouvement social ou Terrain ont consacré des numéros entiers à cette méthode, montrant son adoption progressive dans d'autres disciplines.
L'histoire des mouvements sociaux peut désormais s'écrire à travers les sons. En 2026, la revue Le Mouvement social a publié un dossier dirigé par Marion Henry et Adrien Quièvre, explorant comment les sons et les voix ont marqué les contestations politiques. Parmi les contributions, l'historien Guillaume Piketty a analysé les voix et les sons dans les camps de concentration nazis, montrant comment les déportés utilisaient le son pour résister ou se souvenir. Cette approche permet de révéler des aspects invisibles des régimes autoritaires, comme les chants ou les murmures de révolte.
En 2026, plusieurs recherches se sont concentrées sur la voix des femmes, notamment à travers un programme de cinq ans étudiant son évolution sur le long terme. Ce projet, mené par un collectif de chercheurs, a donné lieu à des publications dans des revues comme Culture et recherche ou Actes de la recherche en sciences sociales. Les travaux analysent comment la voix féminine a été perçue, contrôlée ou valorisée dans différents contextes historiques et sociaux. Par exemple, l'article de Tristan Pinet-Le Bras dans Race en pratique(s) explore comment la voix des Noirs américains a été instrumentalisée dans les années 1970 avec l'essor des radios black appeal, reflétant les luttes pour la représentation et l'identité.
La revue Terrain a publié en 2026 un numéro intitulé L'illusion vocale, explorant comment la voix peut être à la fois un outil de communication et un objet de pouvoir. Les chercheurs y analysent des cas concrets, comme les voix des femmes yézidies enregistrées par Estelle Amy de la Bretèque. Ces travaux montrent que la voix n'est pas neutre : elle peut renforcer des stéréotypes, mais aussi servir de résistance. Par exemple, dans les communautés yézidies, la mélodie et l'énonciation des femmes deviennent des marqueurs d'identité face à l'oppression.
L'analyse sonore en sciences sociales repose sur des méthodes variées, comme l'enregistrement de terrain, les archives audio ou les entretiens. Cependant, cette approche soulève des questions éthiques et techniques. Par exemple, comment interpréter un silence ou un bruit sans contexte ? Les chercheurs doivent aussi éviter de réduire les voix à des données quantifiables, car elles portent des émotions et des significations complexes. Malgré ces défis, le *tournant acoustique* ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre des phénomènes sociaux souvent ignorés, comme les discriminations ou les inégalités.

