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CULTURE

Tendre l'oreille : un renouveau méthodologique en sciences sociales

Source unique·il y a 9 j

Longtemps reléguée au rang de simple matériau empirique, la voix et le sonore émergent aujourd'hui comme des catégories d'analyse à part entière en sciences sociales. Ce tournant acoustique, porté par des revues comme Le Mouvement social ou Terrain, interroge moins les faits que les modalités mêmes de leur production et de leur réception, révélant comment le politique et le social s'incarnent dans l'intonation, le silence ou la mélodie. Une reconfiguration méthodologique qui bouscule les hiérarchies disciplinaires et invite à repenser l'écriture de l'histoire à travers ce qui, précisément, n'a pas toujours été entendu.

En quoi consiste ce « tournant acoustique » en sciences sociales et quelles disciplines le portent principalement ?

Ce mouvement méthodologique consiste à intégrer systématiquement le sonore et la voix comme objets d'étude centraux, et non plus comme simples illustrations ou supports. Si l'anthropologie s'y intéresse depuis longtemps, la sociologie et l'histoire sociale y voient désormais un angle d'analyse inédit pour saisir des phénomènes comme les contestations ou les rapports de domination. Des revues comme Le Mouvement social (dossier 2026 sur l'histoire des contestations par le son) ou Terrain (numéro 84 de 2026 sur « l'illusion vocale ») illustrent cette dynamique, en croisant archives sonores, témoignages et analyses sémiologiques.

Quels exemples concrets de recherches illustrent ce renouvellement méthodologique ?

Plusieurs travaux récents mobilisent le sonore comme clé de lecture. Guillaume Piketty analyse, dans Le Mouvement social, les voix et sons de la contestation dans les camps nazis, montrant comment le sonore y devient un acte de résistance ou de survie. La revue Terrain explore quant à elle les intonations mélodisées des femmes yézidies, révélant comment la voix porte à la fois une mémoire collective et des stratégies d'affirmation identitaire. Enfin, Tristan Pinet-Le Bras, dans Actes de la recherche en sciences sociales, retrace la lutte pour la définition de la « voix noire » aux États-Unis dans les années 1970, en lien avec l'émergence des radios communautaires.

Pourquoi ce tournant acoustique est-il particulièrement pertinent pour étudier les rapports de domination ?

La voix et le sonore offrent un accès direct aux rapports de pouvoir, car ils en constituent à la fois le vecteur et le marqueur. Les intonations, les silences ou les choix lexicaux trahissent des hiérarchies sociales, raciales ou genrées, souvent invisibilisées par les approches textuelles traditionnelles. Par exemple, l'étude des émissions radiophoniques « black appeal » aux États-Unis révèle comment la voix noire a été instrumentalisée, puis réappropriée, dans un contexte de lutte pour la reconnaissance. Le sonore devient ainsi un terrain de bataille symbolique, où se jouent des enjeux de légitimité et d'identité.

Ce que ça pourrait changer

Ce renouveau méthodologique pourrait redéfinir les frontières entre disciplines, en faisant du sonore un langage commun pour analyser les dynamiques sociales. Il invite aussi à repenser les archives, en intégrant des matériaux jusqu'alors négligés, et à interroger les biais de la transcription écrite. Enfin, il ouvre la voie à une épistémologie plus inclusive, où les voix marginalisées — celles des femmes, des minorités ou des subalternes — accèdent à une visibilité analytique inédite.

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