De Milei à l’extrême droite mondiale : quelle stratégie pour affronter la vague néofasciste ?
La montée des extrêmes droites et de l’autoritarisme d’État au plan mondial pose un défi stratégique immense aux gauches, aux mouvements ouvriers et aux opprimé·es. À partir du cas argentin, Martín Mosquera propose une analyse ambitieuse de la situation et avance des perspectives pour une gauche radicale décidée à construire l’unité permettant d’affronter la vague réactionnaire et néofasciste tout en maintenant son indépendance politique et en renforçant le mouvement social.
L’extrême droite progresse dans le monde entier, avec des avancées électorales notables. Lors des dernières élections au Parlement européen, elle est devenue la deuxième force politique, à seulement un siège de la droite traditionnelle (Parti populaire européen). En France, le parti de Marine Le Pen a des chances réelles d’accéder à la présidence. En Italie, Giorgia Meloni gouverne depuis 2022 avec une forte popularité, tandis qu’en Allemagne, le parti AfD est désormais la deuxième force nationale après avoir brisé le cordon sanitaire (isolement politique) en place depuis 1945. Aux États-Unis, Donald Trump, président de 2017 à 2021, dirige à nouveau le pays avec un projet autoritaire et soutient des alliés d’extrême droite dans le monde. En Amérique latine, des figures comme Flavio Bolsonaro (Brésil) ou Daniel Noboa (Équateur) consolident des régimes autoritaires, tandis qu’au Chili, José Antonio Kast gouverne depuis mars 2026. D’autres exemples incluent la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, l’Inde de Narendra Modi, le Salvador de Nayib Bukele ou Israël de Benjamin Netanyahu.
L’article souligne que l’extrême droite actuelle ne se limite pas à une droite traditionnelle plus agressive, mais représente une menace autoritaire concrète. Elle cherche à éroder les libertés démocratiques, les droits sociaux acquis au XXe siècle et même l’intégrité physique de l’opposition. Par exemple, Trump a transformé l’ICE (Immigration and Customs Enforcement, une agence fédérale américaine) en une police politique chargée d’arrestations arbitraires, tandis que Netanyahu mène une guerre à Gaza et poursuit ses opposants judiciairement. Milei en Argentine mène la plus grande offensive contre la classe ouvrière depuis la dernière dictature militaire (1976-1983) et réprime les manifestations. Bukele gouverne le Salvador sous un état d’urgence permanent, avec des dizaines de milliers de détenus privés de procès équitable. Orbán (Hongrie) a construit un régime autoritaire appelé démocratie illibérale, devenu un modèle pour l’extrême droite internationale.
Bien que l’extrême droite connaisse une avancée globale, elle n’est pas invincible. Plusieurs reculs récents montrent que son projet n’est pas encore consolidé. Viktor Orbán a subi une défaite électorale en Hongrie, la popularité de Trump a baissé et son intervention en Iran s’est enlisée, et Milei voit son image se détériorer en Argentine. Cependant, d’autres exemples contredisent cette tendance : Flavio Bolsonaro est en tête des sondages au Brésil, le parti Reform UK a brisé le bipartisme historique au Royaume-Uni et s’est imposé lors des dernières élections municipales, et le fujimorisme (Pérou) reste très compétitif. La situation reste donc ouverte, avec des avancées et des reculs, mais la tendance globale dépasse une simple conjoncture passagère.
L’article qualifie la période actuelle de période réactionnaire, un cycle prolongé où le rapport de forces devient défavorable à la gauche. Cela résulte de l’accumulation des défaites politiques et sociales, qui place la gauche en position défensive. L’extrême droite, elle, conserve un ancrage social de masse et progresse électoralement. Freiner son avancée est présenté comme la tâche politique centrale de notre époque. Cette analyse s’appuie sur les travaux de Valerio Arcary, qui décrit cette période comme une dynamique où la gauche se retrouve sur la défensive, tandis que l’extrême droite gagne en influence et en capacité à imposer ses projets autoritaires.
En Argentine, le gouvernement de Javier Milei a imposé le plus grand ajustement budgétaire d’une économie en temps de paix selon le FMI (Fonds Monétaire International), sans provoquer d’explosion sociale immédiate. Malgré une détérioration de son image (son taux d’approbation est passé de près de 50 % à 30-40 %), il reste politiquement résilient. Cette situation reflète une érosion silencieuse des rapports de forces sociaux, avec une classe ouvrière affaiblie par la stagnation économique (depuis 2011-2012), l’inflation persistante (taux annuels à trois chiffres) et l’échec du dernier gouvernement péroniste. Milei incarne une défaite sociale progressive, où la peur de l’inflation et la démoralisation ont permis l’application de mesures impensables autrement.
L’article identifie plusieurs mécanismes ayant affaibli la résistance sociale en Argentine. D’abord, la répression ouverte (dictatures, fascisme) ou la défaite exemplaire d’un secteur stratégique du monde du travail (comme les mineurs britanniques face à Margaret Thatcher ou les contrôleurs aériens sous Ronald Reagan). Ensuite, les crises économiques terminales, comme les hyperinflations, qui terrorisent la population et imposent la discipline sans recourir à la coercition directe. Enfin, un mécanisme gramscien d’impasse catastrophique : un blocage politique prolongé où chaque force bloque l’autre sans imposer son projet, érodant les bases sociales des deux camps et générant démoralisation. En Argentine, la stagnation économique, l’inflation et l’échec du kirchnérisme ont joué ce rôle.
Le kirchnérisme (2003-2015, gouvernements de Néstor et Cristina Kirchner) a tenté de canaliser les revendications populaires dans un contexte de prospérité économique, mais sans organiser de mobilisation ou d’auto-organisation. Cette stratégie a politisé une nouvelle génération et intégré une partie de la gauche intellectuelle, mais n’a pas affaibli la droite argentine. Au contraire, elle a consolidé un bloc social et politique de droite, composé de classes moyennes anti-péronistes, de la bourgeoisie agraire, des grands groupes médiatiques, du pouvoir judiciaire et de la classe dirigeante. Milei est le résultat de ce processus, où les limites du progressisme ont joué un rôle, mais où la droite disposait aussi d’une autonomie et d’un terrain social pour se développer.
L’article souligne que la gauche doit abandonner l’idée que l’extrême droite est une simple variante de la droite traditionnelle. Elle représente une menace autoritaire réelle, nécessitant une unité politique forte pour y faire face. La situation n’est pas un simple *pendule* (mouvement alterné entre deux forces), mais une altération profonde de l’équilibre politique et social. Freiner l’extrême droite implique de comprendre les mécanismes de son avancée (répression, défaites sociales, crises économiques) et de proposer des alternatives crédibles. En Argentine, la gauche doit éviter de sous-estimer la résilience de Milei et reconnaître que les rapports de forces se sont durablement détériorés.

