Didier Gascuel, professeur en écologie marine : « notre façon de pensée est dépassée
Ce 31 août, la Société Française d'Écologie et d'Évolution (SFE2) attribuait son Grand Prix 2026 à Didier Gascuel, professeur en écologie marine à l'Institut Agro Rennes-Angers, pour l'ensemble de ses recherches. En janvier 2025, Science & Vie lui offrait une carte blanche que vous pouvez lire ci-dessous..
Didier Gascuel, professeur en écologie marine, dénonce dans cet entretien notre façon de penser comme dépassée, car elle ne prend pas en compte l’impérieuse nécessité d’une adaptation permanente des sociétés humaines face aux changements environnementaux. Selon lui, cette approche est une négation du vivant, car elle ignore les mécanismes naturels d’évolution et de résilience des écosystèmes. Gascuel souligne que les modèles économiques et politiques actuels, souvent linéaires et prévisionnels, ne permettent pas de s’adapter aux perturbations brutales ou aux crises écologiques, comme le réchauffement climatique ou l’effondrement de la biodiversité. Il cite en exemple les pratiques de pêche industrielle, qui ont conduit à l’épuisement de 90 % des stocks de poissons commerciaux en moins d’un siècle, illustrant ainsi l’incapacité des systèmes humains à intégrer la dynamique complexe du vivant.
Pour Gascuel, l’adaptation permanente est une condition essentielle à la survie des sociétés humaines. Il explique que les écosystèmes marins, par exemple, ont toujours évolué en réponse aux changements climatiques ou aux pressions humaines, mais que ces ajustements se font sur des échelles de temps géologiques ou biologiques, bien plus longues que celles des actions humaines. Il prend l’exemple des récifs coralliens, capables de se régénérer après des perturbations comme les cyclones, mais qui sont aujourd’hui menacés par le réchauffement des océans et l’acidification des eaux, deux phénomènes accélérés par les activités humaines. Selon lui, notre incapacité à intégrer cette temporalité dans nos décisions politiques et économiques aggrave les crises environnementales, car nous agissons comme si les ressources naturelles étaient inépuisables et les écosystèmes immuables.
Gascuel critique la pensée linéaire, un mode de raisonnement qui suppose que les causes produisent des effets proportionnels et prévisibles. Il explique que cette approche, dominante dans les sciences économiques et les politiques publiques, ignore la complexité des interactions dans les écosystèmes. Par exemple, la surpêche d’une espèce de poisson peut entraîner l’effondrement d’un écosystème entier, avec des répercussions imprévisibles sur d’autres espèces ou sur les activités humaines comme le tourisme. Il cite le cas de la morue de l’Atlantique Nord, dont la pêche excessive a provoqué un déséquilibre écologique durable, affectant des milliers de personnes dépendantes de cette ressource. Pour lui, cette pensée linéaire est à l’origine de nombreux échecs environnementaux, car elle ne permet pas de gérer les systèmes dynamiques et interconnectés du vivant.
Face à ces constats, Gascuel plaide pour une *révolution conceptuelle* dans notre rapport à la nature. Il propose de passer d’une logique de *contrôle* et d’*exploitation* à une logique d’*intégration* et de *coévolution* avec les écosystèmes. Il cite des initiatives comme la *gestion écosystémique des pêches*, qui vise à préserver la biodiversité marine tout en maintenant les activités économiques. Il mentionne également l’importance de la *résilience écologique*, c’est-à-dire la capacité des écosystèmes à absorber les perturbations sans perdre leurs fonctions essentielles. Selon lui, cette approche nécessite de repenser nos modèles de production, de consommation et de gouvernance, en intégrant des principes comme la *précaution* ou l’*équité intergénérationnelle*, afin de garantir un avenir viable pour les générations futures.

