Avoir raison avec... H. G. Wells 2/5 : Le progrès et ses monstres
À cheval entre deux siècles, Wells navigue toute sa vie entre positivisme et critique du progrès. Comment comprendre le rapport ambivalent de H.
H.G. Wells, écrivain britannique né en 1866 et mort en 1946, incarne une relation complexe avec le progrès scientifique et technique. Entre positivisme et critique, il oscille toute sa vie entre admiration pour les avancées technologiques et méfiance envers leurs usages. Son œuvre, comme La Machine à explorer le temps (1895), reflète cette ambivalence : il célèbre les possibilités offertes par la science tout en mettant en garde contre ses dérives. Wells vit à une époque charnière, le XIXe siècle, où les sciences dures (physique, biologie) et les sciences sociales se rapprochent, promouvant une rationalisation croissante de la société. Pour lui, le progrès ne peut être neutre : il dépend des structures sociales et des choix humains qui l’encadrent.
Dans La Machine à explorer le temps, Wells imagine un futur lointain (l’an 802 701) où l’humanité s’est scindée en deux espèces opposées : les Éloïs, oisifs et fragiles, vivant en surface, et les Morlocks, brutaux et souterrains, exploitant les premiers. Cette division illustre sa critique des inégalités sociales et de l’impact de la technique sur ces rapports. Selon Ugo Bellagamba, spécialiste cité dans l’article, Wells utilise la fiction pour projeter dans un futur extrême les tensions de son époque, notamment les inégalités de classe et le rôle de la technologie. Pour Wells, la technique ne résout pas les injustices : elle les amplifie, en radicalisant les dominations existantes. Son approche montre que le progrès, sans régulation équitable, peut devenir un outil de domination plutôt que d’émancipation.
Wells intègre une dimension politique à ses romans, explorant comment la science et la technique peuvent servir des intérêts de pouvoir. Ariel Kyrou, co-auteur d’un manifeste sur les littératures de l’imaginaire, souligne que Wells est optimiste quant aux capacités créatives de la science, mais pessimiste quant à la nature humaine. Pour lui, les technologies offrent un potentiel immense, mais leur usage dépend des choix collectifs. Dans La Guerre des mondes (1898), il dénonce les dangers de la domination technologique en comparant l’invasion martienne à la colonisation britannique, notamment envers les Tasmaniens, un peuple décimé par les colons. Cette lecture anticoloniale révèle sa critique des abus de la science au service de l’impérialisme.
Dans L’Île du Docteur Moreau (1896), Wells pousse sa réflexion sur les limites de la science jusqu’à ses extrêmes. Le roman met en scène le Dr Moreau, un savant qui torture et modifie des animaux pour en faire des hybrides mi-humains, mi-animaux. Cette île devient une métaphore des dérives de la science : eugénisme, manipulation du vivant, et hubris (démesure) scientifique. Le narrateur, Edward Prendick, découvre un monde où la frontière entre humanité et barbarie s’efface, illustrant les dangers d’une science sans éthique. Wells y questionne la légitimité de l’homme à jouer aux dieux, une critique qui résonne avec les débats contemporains sur les biotechnologies et l’intelligence artificielle.
L’œuvre de Wells reste pertinente pour comprendre les enjeux actuels du progrès technique. Ses romans, comme *La Machine à explorer le temps* ou *L’Île du Docteur Moreau*, invitent à une lecture critique des innovations scientifiques, en mettant en lumière leurs impacts sociaux et éthiques. Ariel Kyrou et Ugo Bellagamba, cités dans l’article, soulignent que relire Wells permet de mieux appréhender les risques d’une science déconnectée des valeurs humaines. Ses récits, bien que publiés à la fin du XIXe siècle, anticipent des questions toujours actuelles : comment éviter que le progrès ne devienne un outil de domination ? Comment concilier innovation et équité ? Wells nous rappelle que la technique n’est ni bonne ni mauvaise en soi : tout dépend de ceux qui la contrôlent.

