Pourquoi la France a interdit l’absinthe : l’histoire d’un bouc émissaire qualifié de « poison national »
Pendant des décennies, l’absinthe fut accusée de rendre fou, de provoquer l’épilepsie et de menacer l’avenir de la nation française. Une nouvelle étude montre comment la « Fée verte » est devenue un bouc émissaire… et pourquoi ce mécanisme reste d’une brûlante actualité.
Au tournant du XXe siècle, l’absinthe, une boisson alcoolisée verte à base d’armoise, d’anis vert et de fenouil, était extrêmement populaire en France. Surnommée la « Fée verte », elle était consommée par des artistes comme Baudelaire ou Van Gogh. À cette époque, la France produisait et buvait plus d’absinthe que le reste du monde réuni. Pourtant, cette boisson, associée à une culture bohème et créative, va devenir l’objet d’une campagne de diabolisation sans précédent. L’article explique comment une boisson adorée a pu être transformée en « poison national » en quelques décennies, à travers un processus méthodique de désignation d’un bouc émissaire. Cette transformation s’inscrit dans un contexte marqué par un alcoolisme généralisé, la défaite face à la Prusse en 1870 et des craintes sur le déclin de la nation française.
Face à la montée des préoccupations liées à l’alcoolisme, certains scientifiques ont forgé le terme « absinthisme » pour désigner une pathologie spécifique attribuée à l’absinthe. Selon eux, cette boisson provoquait des symptômes uniques, comme l’épilepsie ou la folie, bien que leurs travaux manquaient de preuves solides. Ce concept a permis de créer une association entre l’absinthe et des maladies graves, alimentant une peur collective. L’article souligne que ces affirmations, bien que contestables, ont suffi à nourrir une panique morale. Le terme « absinthisme » est un néologisme médical désignant un ensemble de troubles supposément causés par la consommation d’absinthe, sans que son existence réelle ne soit clairement démontrée.
Les producteurs d’autres boissons alcoolisées, comme les apéritifs à base d’anis (pastis, anisette) ou le vin, ont joué un rôle clé dans la diabolisation de l’absinthe. Dès les années 1880, leurs publicités opposaient des produits « sains » à une absinthe « mortelle ». Des affiches montraient la mort guettant les buveurs d’absinthe, tandis que des femmes séduisantes accompagnaient les consommateurs de leurs produits. Les producteurs de vin, en particulier, ont vu dans cette campagne une opportunité de reconquérir des parts de marché perdues après la crise du phylloxéra, qui avait ravagé les vignobles français dans les années 1860-1890. Cette stratégie a permis de créer une opposition entre une boisson « française » (le vin) et une boisson « étrangère » (l’absinthe).
Les producteurs d’absinthe eux-mêmes ont contribué à leur propre perte en se retournant les uns contre les autres. Les fabricants de Pontarlier, berceau historique de l’absinthe, ont accusé la « mauvaise absinthe » produite à Paris, espérant sauver leur réputation en sacrifiant leurs concurrents. Cette division interne a affaibli la filière et rendu plus facile son exclusion par les autres acteurs du marché. L’article décrit ce phénomène comme une « fragmentation interne » qui a scellé le destin de la boisson. Lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté en 1914, l’interdiction de l’absinthe a été rapidement adoptée et présentée comme une victoire de la civilisation française.
L’étude publiée dans la revue Organization Studies révèle un schéma récurrent dans la désignation des boucs émissaires. Ce processus se déroule en trois cycles successifs d’intensité croissante. D’abord, des inquiétudes sociales réelles émergent, liées à la santé, à l’identité nationale ou à la sécurité publique. Ensuite, un bouc émissaire est désigné : suffisamment proche des acteurs « acceptables » pour porter leurs fautes, mais assez différent pour être exclu. Enfin, les acteurs menacés cherchent à se repositionner en rejoignant leurs accusateurs, alimentant une dynamique d’escalade. Ce mécanisme est qualifié de « structures d’opportunité de la stigmatisation » : des circonstances (défaite militaire, crise économique, guerre) qui ouvrent des fenêtres propices à la désignation de nouvelles cibles.
L’article illustre la persistance de ces mécanismes avec l’exemple de la pandémie de Covid-19. Face à la peur de l’infection, des agressions verbales et physiques ont ciblé des personnes d’origine asiatique, accusées à tort de propager le virus. Bien que les preuves scientifiques aient rapidement montré que le Covid-19 se transmettait principalement par voie aérienne, la stigmatisation a persisté. Selon une étude citée, 44 % des parents américains préoccupés par la santé mentale des adolescents estiment que les réseaux sociaux en sont la cause principale. Pourtant, les preuves scientifiques restent nuancées, et les mécanismes sociaux de désignation de boucs émissaires ont pris le pas sur les faits.
Depuis 2012, les taux d’anxiété, de dépression et d’automutilation chez les adolescents ont fortement augmenté dans les pays occidentaux. Le livre The Anxious Generation (2024) de Jonathan Haidt et les déclarations du Surgeon General américain (équivalent du Directeur général de la santé en France) ont popularisé l’idée que les réseaux sociaux en sont la cause principale. Pourtant, les études scientifiques montrent que leur impact est réel mais modéré. Les chercheurs débattent encore de la part de la crise de santé mentale des jeunes qui peut leur être directement imputée. L’article souligne que cette attribution hâtive permet d’éviter de s’attaquer à des problèmes plus complexes, comme la précarité économique ou la pression scolaire.
L’histoire de l’absinthe et ses échos contemporains révèlent un besoin humain profond : désigner des responsables clairement identifiés face à des problèmes complexes. Ce mécanisme, bien que compréhensible, peut conduire à des erreurs de jugement et à des injustices. L’article rappelle que les certitudes quant aux coupables reflètent souvent davantage des dynamiques sociales que des faits établis. En France, l’absinthe a été réhabilitée un siècle plus tard, montrant que les dangers qui lui étaient attribués relevaient largement du mythe. L’auteur invite à la prudence face aux boucs émissaires modernes, comme les réseaux sociaux, et à une remise en question des certitudes trop rapides.

