Au Royaume-Uni, les femmes aussi peuvent être des “reines des grillades”
Dans les colonnes de l’hebdomadaire britannique “The Observer”, une chroniqueuse gastronomique donne la parole à des femmes qui, au Royaume-Uni, cherchent à se réapproprier la cuisine au feu de bois. Et à rappeler que le barbecue n’est pas une chasse gardée masculine, malgré les stéréotypes qui lui sont associés..
Chaque été au Royaume-Uni, une image traditionnelle se répète : les hommes se rassemblent autour du barbecue, souvent une main tenant une bière et l’autre dans la poche, tandis que les femmes préparent les accompagnements ou s’occupent des enfants à l’intérieur. Cette division genrée des tâches culinaires n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une vision patriarcale de la famille, notamment en milieu suburbain, où le barbecue est perçu comme une activité masculine. Helen Graves, autrice citée par The Observer, souligne que cette répartition repose sur une arrogance hétéronormative (une vision qui considère comme normale et supérieure la norme hétérosexuelle masculine) du monde du barbecue actuel. Par exemple, il est rare de voir une femme représentée comme experte en cuisson au feu de bois dans les publicités ou les médias.
Malgré ces stéréotypes, les femmes cuisinent sur des foyers ouverts depuis des millénaires, rappelle Helen Graves. Cette pratique remonte à l’Antiquité, où les femmes préparaient les repas pour leur famille en utilisant des méthodes de cuisson comme le feu de bois. Pourtant, cette histoire est souvent effacée au profit d’une image moderne du barbecue, associée à une performance masculine. Le barbecue actuel est souvent réduit à une démonstration de force : entretien des braises pendant des heures, cuisson de grosses pièces de viande comme des côtes ou des entrecôtes. Cette vision exclut les femmes, qui sont pourtant historiquement liées à cette pratique culinaire.
Au Royaume-Uni, des femmes comme Mursal Saiq et Leyli Homayoonfar tentent de briser ces codes en se réappropriant le barbecue. Mursal Saiq, cheffe et copropriétaire d’un restaurant texan et afghan à Londres, explique avoir été confrontée à des remarques sexistes pendant dix ans : « On m’emmerde depuis dix ans, depuis que je me suis mise au barbecue. Je sais que, quand je mets le pied dans une cuisine, il y en aura toujours un pour dire : ‘Ouh là, son vagin va l’empêcher de cuire un steak’ ». Leyli Homayoonfar, fondatrice d’un concept de street food aux influences texanes et iraniennes, propose des plats où la viande braisée côtoie des légumes au vinaigre et des herbes fraîches, reflétant la gastronomie iranienne. Ces femmes cherchent à diversifier les styles de barbecue et à en faire une activité inclusive.
Melissa Thompson, spécialiste du barbecue citée par The Observer, constate un machisme inhérent (un sexisme systémique et naturelisé) à la cuisson de grosses pièces de viande. Pour elle, le barbecue n’est pas obligatoirement synonyme d’un événement long et masculin. Les femmes, selon elle, sont plus enclines à cuisiner des légumes, du poisson ou de petites pièces de viande sur un gril. Ana Ortiz, cofondatrice de Fire Made, un fabricant de grils sur mesure, a fait du poisson et des légumes frais grillés sa spécialité. Pourtant, le barbecue reste associé à une image de performance masculine, avec des outils comme des brochettes en forme d’épée ou des fumoirs sophistiqués, qui renforcent cette division genrée.
Les femmes qui se lancent dans le barbecue au Royaume-Uni voient cette activité comme une opportunité de liberté et de créativité. Mursal Saiq explique : « Je suis déjà considérée comme une incapable, alors je vais vraiment innover ». En effet, les hommes n’attendent rien des femmes dans ce domaine, ce qui leur permet d’explorer des techniques et des recettes sans pression. Cette liberté leur permet de renouer avec l’essence du barbecue, un art culinaire bien plus varié que la simple cuisson de grosses pièces de viande. Elles souhaitent diversifier les styles et les approches, en intégrant par exemple des influences iraniennes, texanes ou méditerranéennes, pour en faire une pratique plus inclusive et moins genrée.

