La biodiversité commune, grande oubliée des politiques de conservation en Europe
L’ESSENTIEL Les mesures de protection de la biodiversité ciblent souvent des espèces menacées emblématiques laissant de côté la biodiversité dite « commune ». Une étude inédite réalisée à l’échelle européenne montre que ces espèces communes déclinent dans tous les scénarios envisagés pour protéger la biodiversité.
Les politiques européennes de conservation de la biodiversité se concentrent principalement sur les espèces menacées et emblématiques, comme le milan royal ou la loutre, au détriment des espèces dites « communes » ou « ordinaires ». Ces dernières, bien que moins médiatisées, jouent un rôle crucial dans le fonctionnement des écosystèmes agricoles, forestiers et prairiaux. Une étude récente, basée sur plus de 20 000 observations réalisées sur 26 pays européens pendant plus de 20 ans, révèle que ces espèces communes, comme l’alouette des champs ou l’azuré du serpolet, subissent un déclin alarmant. Ce phénomène s’explique notamment par la pression de l’agriculture intensive, qui uniformise les paysages et réduit la diversité des habitats. Pourtant, ces espèces sont des indicateurs précieux de la santé environnementale, car leur déclin reflète souvent une dégradation plus large des écosystèmes.
Pour évaluer l’impact des politiques de conservation sur la biodiversité commune, les chercheurs ont testé trois scénarios inspirés des visions de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), un organisme international équivalent du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ces scénarios s’appuient sur des objectifs européens majeurs, comme la Stratégie européenne pour la biodiversité à l’horizon 2030, qui vise à protéger 30 % du territoire et à réduire de 20 % l’usage des engrais azotés. Les trois scénarios sont : « Nature pour la nature » (priorité à la protection intrinsèque de la biodiversité), « Nature pour la société » (valorisation des services écosystémiques) et « Nature comme culture » (intégration des paysages culturels). Aucun de ces scénarios ne parvient à enrayer le déclin des oiseaux et papillons communs d’ici 2050, même les plus ambitieux.
Les résultats de l’étude montrent que le déclin des espèces communes varie selon leur habitat et leur groupe taxonomique. Les oiseaux des milieux agricoles et prairiaux, comme la fauvette mélanocéphale, voient leur déclin ralentir, mais pas s’arrêter. En revanche, les papillons, notamment ceux des prairies, continuent de décliner fortement en raison de l’intensification agricole, de l’abandon des terres et du changement climatique. Les espèces forestières, mieux protégées jusqu’à présent grâce à l’augmentation des surfaces boisées, pourraient subir une intensification de l’exploitation forestière. Par ailleurs, la fermeture des milieux (comme la progression des forêts dans les zones ouvertes) menace les papillons des milieux boisés, qui dépendent de clairières et de plantes spécifiques. Les scénarios les plus favorables pour les oiseaux forestiers sont ceux axés sur la « Nature pour la nature », tandis que les papillons bénéficient davantage de la vision « Nature comme culture », qui favorise des paysages variés.
Les bénéfices des scénarios de conservation ne se répartissent pas uniformément en Europe. Les régions de l’Ouest et du Nord du continent, comme la France ou les pays scandinaves, pourraient observer une amélioration plus nette de la biodiversité commune. En revanche, le Sud et l’Est de l’Europe, où l’agriculture intensive est plus répandue, restent plus vulnérables. Par exemple, dans des pays comme l’Espagne ou la Grèce, la pression agricole continue de s’intensifier, limitant l’efficacité des politiques de conservation. Une application interactive a été développée pour visualiser ces disparités géographiques et les résultats de l’étude.
L’étude souligne que les politiques de conservation actuelles ne ciblent pas suffisamment l’état des écosystèmes ordinaires et ne remettent pas en cause la demande croissante en production agricole et forestière. Par exemple, dans tous les scénarios, la part de l’agriculture intensive augmente davantage que celle de l’agriculture sans pesticides ou engrais de synthèse. De même, la gestion intensive des forêts progresse. Ces résultats suggèrent que les ambitions actuelles en matière de conservation pourraient ne pas suffire à préserver la biodiversité commune. Pour inverser cette tendance, il faudrait des trajectoires socio-économiques plus ambitieuses, intégrant des engagements ciblés sur la biodiversité et équilibrant mieux les priorités de production et de protection.

