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Philosophie

Les queers d’aujourd’hui sont-iels les Lumières d’autrefois ?

AOC Media · mis à jour il y a 5 j

Transformer en dogme ce qui a permis au XVIIIe siècle de s’affranchir du dogmatisme pour, aujourd’hui, s’opposer à la « théorie du genre », appelle une réinterrogation des usages des Lumières. Nos lueurs, de Pierre Niedergang, pose l’hypothèse de « Lumières queers ».

Lumières et queers : un débat moderne

L’article explore un parallèle entre les mouvements queer contemporains et les Lumières du XVIIIe siècle, un courant philosophique européen qui prônait la raison, la liberté et la critique des dogmes religieux ou politiques. Les Lumières sont souvent invoquées comme un héritage universel de progrès intellectuel, notamment pour s’opposer à des idées jugées obscurantistes. Aujourd’hui, certains penseurs de droite utilisent cet héritage pour critiquer des théories comme la « théorie du genre » ou les mouvements féministes et décoloniaux, les qualifiant de menaces pour la raison et la science. L’autrice, Myriam Bahaffou, interroge cette récupération des Lumières, soulignant que leur héritage est bien plus complexe et ambivalent qu’une simple opposition à ces mouvements. Elle cite des philosophes comme Corine Pelluchon ou Yves Citton, qui ont réinterrogé les Lumières en y intégrant des perspectives écologiques ou critiques.

Dogmatisme et récupération politique

L’article met en lumière une contradiction : les Lumières, qui ont permis de s’affranchir du dogmatisme religieux au XVIIIe siècle, sont aujourd’hui parfois transformées en un nouveau dogme par certains courants politiques. Des auteurs comme Jean-François Braunstein ou Emmanuelle Hénin défendent l’idée que les théories queers, féministes ou décoloniales représenteraient une forme d’irrationalisme, voire une décadence de la pensée. Cette vision réduit les Lumières à un outil de résistance contre des idées progressistes, alors que leur héritage inclut aussi une remise en question constante des normes et des pouvoirs établis. Bahaffou souligne que cette récupération politique ignore les critiques internes aux Lumières elles-mêmes, comme celles formulées par des penseurs comme Louis Sala-Molins sur le Code noir, un texte colonial qui illustre les limites de ce mouvement.

Les Lumières queers : une nouvelle approche

L’autrice présente l’hypothèse des « Lumières queers », développée dans l’ouvrage Nos lueurs de Pierre Niedergang. Cette notion propose de voir dans les mouvements queer contemporains une continuation des Lumières, mais sous une forme renouvelée. Plutôt que de se limiter à une simple demande d’inclusivité, les queers apporteraient une critique radicale des normes sociales, sexuelles et politiques, tout en intégrant des dimensions écologiques et décoloniales. Bahaffou évoque des concepts comme la « translucidité », une idée empruntée à l’artiste Himali Singh Soin, qui désigne une médiation entre réalité et imagination pour explorer de nouveaux horizons. Cette approche permettrait de repenser les liens entre nature et culture, savoir et non-savoir, en s’appuyant sur des alliances inattendues, comme celles avec les enfants ou les minorités.

Critique de gauche et héritage des Lumières

L’article s’adresse particulièrement à la gauche, souvent perçue comme héritière des Lumières, pour lui rappeler que les mouvements queer ont un rôle plus profond à jouer que la simple promotion de l’inclusivité. Bahaffou souligne que la gauche doit reconnaître la valeur subversive des théories queers, qui remettent en cause les structures de pouvoir traditionnelles, y compris celles liées au genre, à la race ou à l’écologie. Elle cite des travaux comme Le Contrat sexuel de Carole Pateman (1988) ou Les Misères des Lumières de Louis Sala-Molins (1992) pour montrer que les Lumières ont toujours été traversées par des contradictions internes, notamment sur les questions de domination et d’exclusion. Les queers, en ce sens, incarneraient une forme de « Lumières minoritaires », capables de révéler ces angles morts de l’héritage des Lumières.

Ce que ça pourrait changer

L’article s’inscrit dans un contexte où les débats sur les Lumières, la laïcité et les droits des minorités sont particulièrement vifs en France. Bahaffou rappelle que les Lumières ne sont pas un bloc monolithique, mais un ensemble de courants divers, parfois contradictoires. Elle invite à une réinterprétation de cet héritage pour inclure les luttes contemporaines, notamment celles portées par les personnes LGBTQIA+ et les mouvements décoloniaux. Cette réinterprétation permettrait de dépasser les oppositions binaires (raison vs irrationalité, progrès vs décadence) et de penser une modernité plus inclusive, où les Lumières seraient un outil de libération plutôt qu’un bouclier contre le changement. L’autrice conclut en soulignant que les queers, en tant que figures minoritaires, pourraient incarner une nouvelle forme d’émancipation intellectuelle et politique.

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