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Géopolitique

Qu’aurait pensé Tocqueville de ce 4 juillet ?

Le Grand Continent · mis à jour 4 juil.

Pour comprendre ce qui reste de La Démocratie en Amérique, nous avons posé des questions à l’une de ses meilleures spécialistes. L’article Qu’aurait pensé Tocqueville de ce 4 juillet ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Tocqueville aux États-Unis

Alexis de Tocqueville, philosophe et politologue français, a séjourné aux États-Unis entre mai 1831 et février 1832 pour étudier le système pénitentiaire. Il a assisté aux célébrations du 55e anniversaire de l'Indépendance américaine à Albany, dans l'État de New York. Il y a observé deux éléments marquants : d'abord, une forte unité nationale autour des valeurs fondatrices du pays, contrairement à la division politique en France à cette époque ; ensuite, la simplicité des célébrations, marquées par des cortèges modestes et la lecture publique de la Déclaration d'Indépendance de 1776. Ces observations ont nourri sa réflexion sur la démocratie américaine, qu'il a décrite comme un modèle de modération et de consensus, bien que déjà confronté à des tensions sociales, notamment l'esclavage.

Déclin du consensus national

L'article souligne que les célébrations du 4 juillet aux États-Unis ne reflètent plus l'unité nationale décrite par Tocqueville. Aujourd'hui, les débats politiques divisent profondément la société américaine, au point que même le texte fondateur du pays, la Déclaration d'Indépendance, est remis en question par certaines franges politiques. L'administration Trump, en particulier, est citée comme un exemple de cette polarisation, où l'Histoire est instrumentalisée pour servir des intérêts partisans. Cette fragmentation contraste avec l'image d'une nation unie que Tocqueville avait perçue en 1831. Les célébrations actuelles, autrefois sobres et républicaines, sont désormais marquées par un faste et un apparat qui rappellent les monarchies européennes, selon l'auteur de l'article.

Monarchie vs république

Tocqueville a analysé les débats entre les Pères fondateurs des États-Unis, notamment entre Alexander Hamilton et Thomas Jefferson. Hamilton souhaitait une présidence forte, presque monarchique, tandis que Jefferson défendait une vision plus républicaine et limitée du pouvoir exécutif. La tradition politique américaine s'est finalement construite contre l'idée d'une monarchie, d'où l'émergence de slogans comme « No Kings » pour rejeter les dérives autoritaires. Cependant, l'article souligne que la présidence de Donald Trump, avec son exercice unitaire et spectaculaire du pouvoir, ressemble davantage à une monarchie qu'à une présidence républicaine. Cette évolution est illustrée par la construction d'une salle de bal à la Maison-Blanche, un symbole de pouvoir royal selon l'auteur.

L'enfant robuste de Hobbes

L'article évoque une expression utilisée par Tocqueville pour décrire les États-Unis : le « puer robustus » de Thomas Hobbes. Ce terme désigne une puissance qui possède la force d'un adulte mais la raison d'un enfant, c'est-à-dire une force sans sagesse. Tocqueville appliquait cette métaphore à l'Amérique, qu'il voyait comme une nation en pleine croissance, mais dont la maturité politique pouvait être questionnée. L'auteur de l'article suggère que cette description s'applique particulièrement à Donald Trump, dont la présidence est marquée par des décisions rapides, des annonces surprises et une mise en scène médiatique constante. Cette approche contraste avec la lenteur des mécanismes constitutionnels américains, que Tocqueville appréciait pour leur capacité à protéger la démocratie des emportements.

Personnalisation du pouvoir

L'un des traits les plus marquants de la présidence Trump, selon l'article, est la personnalisation du pouvoir. Contrairement aux systèmes monarchiques traditionnels, où le pouvoir est transmis de manière héréditaire et placé sous le regard divin, la gloire de Trump repose entièrement sur sa personne. Cette personnalisation se manifeste par une mise en scène constante de son image, une omniprésence médiatique et une appropriation des symboles nationaux. L'auteur cite l'exemple des célébrations de son 80e anniversaire en juin 2026, organisées sous la forme d'un spectacle de MMA à la Maison-Blanche, avec des survols d'avions de chasse et une salle de bal nouvellement construite. Ces éléments rappellent les grandes cérémonies des régimes autoritaires, où tout est centré sur un seul individu.

Démocratie et foule

L'article explore la relation entre démocratie et foule, en s'appuyant sur les réflexions de Tocqueville. Ce dernier craignait que les grandes manifestations de masse, en abolissant les différences individuelles, ne conduisent à une dissolution de l'individu dans la foule. Cette crainte est illustrée par les célébrations actuelles aux États-Unis, où le public est appelé à participer de manière univoque, sans pluralité de voix. L'auteur compare ces événements à des spectacles de type « pain et jeux », où le public est réduit à un rôle d'approbation passive, perdant ainsi tout pouvoir réel. Tocqueville, comme d'autres libéraux de son époque, se méfiait de ces grandes manifestations, car elles risquent de transformer la démocratie en une forme de despotisme doux, où la liberté individuelle est sacrifiée au profit d'une unité illusoire.

Outils contre le césarisme

Face aux dérives autoritaires et à la personnalisation du pouvoir, l'article propose de s'inspirer de Tocqueville pour trouver des outils permettant de préserver la démocratie. L'un des principes centraux de Tocqueville était l'éparpillement du pouvoir, c'est-à-dire la décentralisation et la multiplication des contre-pouvoirs. L'auteur suggère de repenser les échelons territoriaux et les formes de participation citoyenne, en s'inspirant des sociétés savantes du XIXe siècle ou des conventions citoyennes modernes. Elle mentionne également la pétition, un outil démocratique négligé aujourd'hui, qui permettait autrefois aux citoyens de contester l'action des assemblées ou de l'administration. Ces dispositifs visent à renforcer la délibération collective et à limiter les risques de césarisme, un concept développé par Antonio Gramsci pour décrire une solution d'équilibre catastrophique dans un interrègne politique.

Ce que ça pourrait changer

L'article conclut en soulignant que Tocqueville lui-même était un homme de l'*interrègne*, c'est-à-dire d'une période de transition entre deux mondes. Né en 1805 dans une famille aristocratique normande, il a vécu la chute de l'Ancien Régime et l'émergence de la démocratie moderne, sans jamais assister à une stabilisation de celle-ci. Sa vie a été marquée par les révolutions de 1830 et 1848, ainsi que par le coup d'État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, qui a brisé sa carrière politique. L'auteur suggère que nous vivons également dans un interrègne, où les formes traditionnelles de démocratie sont remises en question par des forces autoritaires et des dynamiques technologiques. Tocqueville, avec son optimisme mesuré, offre des pistes pour naviguer dans cette période incertaine, en insistant sur la nécessité de préserver les mécanismes de délibération et de contre-pouvoir.

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