Comment le “female gaze” s’installe sur nos écrans
Le “female gaze”, ce regard féminin, qui permet de représenter les femmes dans leur subjectivité, s’est installé sur nos écrans jusqu’à devenir quasi mainstream notamment grâce aux séries. Décryptage avec le quotidien britannique “The Guardian”..
En 1973, la critique britannique Laura Mulvey a théorisé le male gaze (regard masculin) pour expliquer comment le cinéma a traditionnellement réduit les personnages féminins à des objets de désir masculin. Ce concept désigne une approche où les femmes sont filmées comme des figures passives, destinées à être admirées ou désirées par le spectateur, souvent masculin. À l’inverse, le female gaze (regard féminin) propose de représenter les femmes comme des sujets actifs, avec leurs propres désirs, émotions et subjectivités. Ce changement vise à briser les stéréotypes de genre en montrant les femmes sous un angle plus complexe et réaliste. Le terme female gaze est donc né comme une réponse féministe à la domination historique du male gaze dans les récits visuels.
Le female gaze a d’abord émergé dans le cinéma d’auteur, avec des réalisatrices comme Jane Campion, dont le film La Leçon de piano (1993) a marqué un tournant en remportant la Palme d’or. Ce film met en scène une héroïne, Flora, dont la vie intérieure et les choix sont au cœur de l’intrigue, loin d’être réduits à une simple figure de désir. Depuis, ce regard s’est progressivement imposé dans les séries télévisées, un format devenu quasi mainstream. Des séries comme Sex and the City (années 1990) ou Girls (années 2010) ont joué un rôle clé en présentant des personnages féminins complexes, assumant leurs désirs et leurs contradictions. Shannon Murphy, réalisatrice australienne, incarne cette tendance avec des œuvres comme Killing Eve (2018) ou Dying for Sex (2025), où les personnages féminins sont explorés dans leur profondeur psychologique.
Des réalisatrices comme Shannon Murphy ou Lena Dunham ont contribué à populariser le female gaze en mettant en avant des récits centrés sur les expériences féminines. Shannon Murphy, par exemple, définit son approche comme une progression moins frontale et plus globale, reflétant selon elle un fonctionnement typiquement féminin. Pour Iris Brey, autrice de l’essai Le Regard féminin (éd. de l’Olivier), ce regard peut aussi provenir de cinéastes hommes, bien que les réalisatrices aient souvent été les premières à l’appliquer. Des séries comme Dying for Sex abordent des thèmes tabous, comme la sexualité féminine en fin de vie, en donnant la parole à des personnages féminins libres de leurs choix, sans être constamment évaluées par le regard masculin.
Le mouvement #MeToo, né en 2017, a joué un rôle majeur dans l’essor du female gaze en incitant les producteurs à investir dans des récits où la subjectivité féminine est centrale. Ce mouvement a mis en lumière la nécessité de représenter les femmes comme des sujets autonomes, plutôt que comme des objets de désir ou de victimisation. Des séries comme I May Destroy You (Michaela Coel) ou Fleabag (Phoebe Waller-Bridge) ont émergé dans ce contexte, offrant des portraits de femmes qui ne se définissent pas par leur relation aux hommes. Iris Brey souligne que ces productions permettent de sortir d’un manichéisme traditionnel, où les femmes sont soit des victimes, soit des séductrices, pour montrer leur complexité humaine.
Le female gaze s’est également imposé dans des genres populaires comme la romantasy (contraction de romance et fantasy), où des autrices comme Jennifer L. Armentrout explorent des relations amoureuses plus égalitaires. Contrairement aux clichés patriarcaux de la conquête romantique, ces récits mettent en scène des personnages féminins qui ne cherchent pas à dominer leur partenaire, mais à construire des relations basées sur le respect mutuel. Des séries comme La Chronique des Bridgerton ou Heated Rivalry (adaptée d’un best-seller canadien) ont connu un succès notable auprès des femmes, grâce à leur représentation sensible et inclusive du désir, même dans des contextes non hétérosexuels. Ces productions montrent que le female gaze peut être à la fois subversif et rentable.
Malgré son essor, le *female gaze* reste confronté à des défis. D’une part, le désir féminin reste souvent au cœur des fictions, même lorsqu’elles adoptent ce regard, ce qui peut limiter la portée subversive de ces récits. D’autre part, certains producteurs pourraient voir dans cette tendance un simple filon commercial, sans investir dans des productions truly innovantes. Iris Brey appelle à aller plus loin en créant des fictions où les femmes ne sont pas définies par leur relation aux hommes, mais par leurs propres aspirations. Pour elle, le *female gaze* pourrait devenir un vecteur d’innovation majeure si les producteurs osent explorer des récits encore plus audacieux, capables de transformer notre vision du couple et de l’amour.

