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Géopolitique

L’État profond

Le Grand Continent · mis à jour il y a 24 j

Comment la notion turque de derin devlet est devenue l'arme virale de nos années Vingt ? L’article L’État profond est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Origine turque

Le terme derin devlet (littéralement « État profond » en turc) trouve son origine en Turquie dans les années 1990. Il désignait alors des réseaux occultes composés de services de renseignement, de l’armée, de l’élite économique et du crime organisé, soupçonnés de diriger le pays dans l’ombre. Ce concept a été popularisé après l’accident de Susurluk en novembre 1996, où un haut responsable de la police, un chef mafieux et un député sont morts ensemble dans une voiture, révélant aux yeux de l’opinion publique l’existence de ces alliances secrètes. Cette notion a ensuite dépassé le cadre turc pour s’étendre à d’autres pays, notamment la Thaïlande, où l’alliance de la monarchie, de l’armée et de la Cour constitutionnelle forme un « État profond » institutionnel et documenté.

Définition et usage

L’« État profond » désigne l’idée selon laquelle des réseaux, indépendants du processus électoral, exerceraient un pouvoir en arrière-plan, en contradiction avec les orientations des dirigeants élus. Ce concept repose sur la croyance en l’existence d’un pouvoir parallèle, souvent qualifié de « secret » ou « parallèle », qui agirait en marge des institutions démocratiques. Aux États-Unis, cette notion est associée au « complexe militaro-industriel », un terme popularisé par le président Dwight D. Eisenhower en 1961 pour alerter sur l’influence croissante des militaires et de l’industrie de l’armement sur la politique étrangère. Dans les années 1960 et 1970, des opérations clandestines et des théories du complot, comme celle de l’assassinat de John F. Kennedy, ont renforcé cette idée d’un pouvoir invisible.

Popularisation par Trump

Le concept d’« État profond » a connu un essor mondial grâce à Donald Trump, qui l’a utilisé à partir de 2016 pour dénoncer l’opposition supposée de fonctionnaires ou d’agences fédérales à son programme politique. Pour Trump et ses alliés, l’« État profond » incarnait les responsables hérités de l’administration Obama qui tenteraient de bloquer ses réformes. En mars 2023, lors d’un rassemblement à Waco (Texas), il a déclaré : « Soit l’État profond détruit l’Amérique, soit nous détruisons l’État profond ». Cependant, une fois revenu au pouvoir, il a eu des difficultés à identifier ou à démanteler ces acteurs présumés, illustrant l’ambiguïté du concept. Les politistes Stephen Skowronek, John Dearborn et Desmond King soulignent que cette accusation est le revers de la théorie de l’« exécutif unitaire », qui vise à soumettre l’administration à la volonté du président.

Lien avec le « marécage »

Le slogan « drain the swamp » (« assécher le marécage »), utilisé par Trump lors de sa campagne de 2016, a popularisé l’idée de lutter contre l’« État profond » en éliminant les élites de Washington. Cette rhétorique a inspiré des pratiques politiques concrètes, notamment en Europe de l’Est, où elle s’est institutionnalisée. En Pologne, les responsables politiques évoquent fréquemment l’« État profond » ou le « marécage » pour accuser leurs adversaires d’avoir infiltré les institutions publiques, la justice et les médias. En Slovénie, l’expression est employée pour désigner des réseaux liés à l’ancien parti communiste, tandis qu’en République tchèque, un débat a émergé en 2025 autour de l’« État profond » et du « scénario roumain », en référence à l’annulation de l’élection présidentielle roumaine de 2024 pour ingérences russes.

Démocratie illibérale

La notion d’« État profond » est souvent associée à la « démocratie illibérale », un modèle politique promu par Viktor Orbán en Hongrie dès 2014. Ce régime se caractérise par deux mouvements principaux : d’une part, la concentration du pouvoir entre les mains d’une seule autorité, avec une pérennisation au-delà des compétitions électorales, et d’autre part, la prise de contrôle systématique des appareils de l’État (administration, justice, médias, éducation) pour les aligner sur les valeurs de l’élite dirigeante. En Hongrie, ces changements ont touché tous les secteurs, y compris les instituts de recherche et les lieux culturels. Des consultations et référendums sur des sujets comme l’immigration ou les droits des minorités sexuelles ont été organisés pour lutter contre l’« État profond » de l’élite libérale.

Ce que ça pourrait changer

L’accusation d’« État profond » est devenue un outil politique puissant, utilisé pour délégitimer les institutions et justifier des réformes profondes. En Hongrie, en Pologne ou en République tchèque, cette rhétorique sert à remplacer les responsables administratifs jugés peu fiables, souvent issus des anciennes élites communistes ou libérales. En Allemagne, le mouvement des *Reichsbürger* (« citoyens du Reich ») intègre cette notion dans sa vision d’une République fédérale illégitime, s’appuyant sur des théories complotistes comme celles de QAnon, apparu aux États-Unis en 2017. Ces mouvements considèrent que des élites secrètes contrôlent les institutions, renforçant ainsi la méfiance envers les gouvernements élus.

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